C'est un match référence. Non pas sportivement, mais bien sur le plan de la lutte contre le racisme. Mardi soir, le Paris-Saint-Germain recevait le club stambouliote de Basaksehir au Parc des Princes, dans le cadre d'un match de Ligue des Champions. À la 14e minute, alors que le score est de 0-0, le jeu s'arrête momentanément. L'arbitre de champ vient s'enquérir des tensions en cours entre le quatrième arbitre - dont le rôle est d'assister ses collègues depuis le bord de la touche - et le staff du club turc. Une scène loin d'être inédite dans le monde du football, habitué aux querelles d'arbitrages. Mais deux personnes protestent de façon particulièrement véhémente : Pierre Webo, entraîneur-adjoint camerounais de Basaksehir, ainsi que Demba Ba, attaquant remplaçant. Le premier nommé assure avoir été visé par des propos racistes de la part du quatrième arbitre, Sebastian Coltescu, de nationalité roumaine. "Le noir là-bas. Ce n'est pas possible. Allez vérifier qui c'est. Celui-là, le noir". Des paroles par la suite confirmées par des images vidéo. Les joueurs des deux équipes s'indignent, Demba Ba en tête, suivi par les stars Mbappe et Neymar notamment. Le match ne reprendra finalement pas de la soirée. Une première.
LIRE AUSSI >> Macron favorable à l'arrêt des matchs en cas de racisme ou d'homophobie dans les stades
Hélas, les actes ou propos racistes sur les terrains, eux, ne sont pas rares. Le réseau FARE (Football against racism in Europe) tenait jusqu'en février 2020 (avant l'arrêt des compétitions en raison du Covid), une liste de discriminations ayant cours dans les enceintes footballistiques du continent. Entre les chants haineux, les cris de singes, les références au nazisme, l'association dénombrait environ une vingtaine de gestes de ce type chaque mois. La partie émergée de l'iceberg.
Mais jusqu'ici, le racisme n'avait jamais contribué à la suspension d'une rencontre (depuis reportée à ce mercredi soir, 19h). En février, l'attaquant franco-malien de Porto, Moussa Marega, victime de chants racistes, avait décidé de quitter le terrain de son propre chef. Ses coéquipiers l'en avait dissuadé, sans succès. L'évènement du match PSG - Basaksehir peut-il bouleverser la manière dont les joueurs réagissent au racisme sur le pré ?
"Une prise de conscience"
La ministre déléguée aux Sports, Roxana Maracineanu, a salué sur Twitter une "décision historique", appuyant sur la "symbolique forte" de ce départ du terrain. Même son de cloche chez Noël Le Graët, le président de la Fédération française qui salue "une décision forte et exemplaire".
Le monde du sport dans son ensemble a accueilli avec un certain soulagement la décision des deux clubs. Pour le quotidien L'Equipe, il s'agit "d'un geste d'une dimension inédite et d'une incroyable portée". De la Gazetta dello sport, en Italie, à AS, en Espagne, de nombreux hommages ont été rendus aux joueurs, avec une mention spéciale adressée à Pierre Webo et Demba Ba, qui ont fortement contribué à ce que le match s'arrête.
LIRE AUSSI >> Pourquoi le football italien reste gangrené par le racisme
"C'est un épisode parmi d'autres, de prise de conscience face au racisme, juge auprès de L'Express l'historien Patrick Clastres, professeur à l'université de Lausanne, au sein de l'Institut des sciences du sport. Je crois que les sportifs prennent conscience qu'ils ont un moyen de pression considérable sur leurs employeurs, le public, les instances dirigeantes. Il y a un verrou qui a sauté aux Etats-Unis, avec la mobilisation de Colin Kaepernick en NFL, plus récemment de la NBA et d'autres ligues professionnelles depuis l'affaire George Floyd. Et comme, à l'ère des réseaux sociaux, des infos en continu, ces images déferlent sur le monde entier, tout cela explique qu'il peut y avoir une bascule qui s'opère également en Europe."
C'est ce que retient le spécialiste de l'histoire du sport, c'est la solidarité avec laquelle on agit les deux équipes, mardi soir. "Ça n'a pas été la décision d'un seul joueur ou d'un groupe, mais bien une décision collective, de l'ensemble des acteurs sur la pelouse, footballeurs et encadrants, car la victime, il faut le rappeler, est un entraîneur-adjoint. Cet élan solidaire entre tous est extrêmement positif", analyse-t-il. Tout en émettant une réserve. "Le fait qu'il n'y ait pas de spectateurs dans le stade a pu jouer. Est-ce que les footballeurs professionnels auraient agi de la même manière si le stade était rempli de supporters ?".
Encore des étapes à franchir
Car le monde du football professionnel et plus largement du sport reste soumis à des pressions diverses sur la question du racisme. Pendant longtemps, les joueurs ont été incités à se taire. Joseph Blatter, ancien président de la toute-puissante FIFA, conseillait encore aux joueurs, en 2013, de ne pas quitter le terrain en cas d'incident, préférant des sanctions sportives ou économiques à l'encontre des clubs. Ces dernières sont pourtant rares, ou d'un montant faible au vu des sommes brassées par le milieu. En janvier 2020, la Lazio Rome a par exemple été sanctionnée d'une amende de 20 000 euros pour les cris racistes visant l'attaquant de Brescia Mario Balotelli. Une goutte d'eau.
Mardi soir, l'UEFA, l'instance dirigeante du football européen, pourtant pas avare en spot de publicité sur la lutte contre le racisme ("No to racism"), s'est également démarquée par son silence sur les évènements en cours, l'instance se contentant d'un communiqué de presse publié en fin de soirée, annonçant d'une "enquête approfondie" et surtout un report du match au lendemain, 19 heures. Signe possible d'un embarras, la personne accusée étant, autre fait rarissime, un arbitre lui-même, garant de la bonne tenue d'une rencontre. "On attend beaucoup trop des athlètes, et pas assez des dirigeants. Le racisme, il est beaucoup plus présent chez les spectateurs, les dirigeants, qu'il n'est présent chez les joueurs eux-mêmes", souligne Patrick Clastres. "A ma connaissance, très rares sont les associations de lutte contre le racisme, sollicitées par les instances du sport professionnel pour faire des formations des dirigeants, des arbitres."
LIRE AUSSI >> Aux États-Unis, le monde du sport se mobilise contre les discriminations
Se dresser en tant que sportif contre le racisme, d'autant plus chez les footballeurs, est enfin délicat d'un point de vue personnel. "Les joueurs sont pris au piège de leur contrat, qui les bride fortement dans leur prise de position publique", rappelle l'historien. "C'est un facteur extrêmement contraignant. Règle qui s'ajoute à une tradition de l'omerta dans les milieux sportifs en général. Enfin, leur éducation est spéciale, leur scolarité est interrompue très tôt, ils sont infantilisés par l'institution, les clubs, qui leur donnent peu d'autonomie. Leur vie quotidienne est entièrement prise en charge. Cela joue contre la prise de parole publique."
Les choses commencent tout doucement à changer. Sur les réseaux sociaux, des personnalités du monde du sport comme Antoine Griezmann, attaquant de l'Équipe de France, le basketteur Rudy Gobert se sont récemment émues du tabassage du producteur de musique noir, Michel Zecler, dénoncé par le média Loopsider. Jusqu'à interpeller en personne le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin. Kylian Mbappe, déjà lui, avait lancé à ses millions d'abonnés : "Ma France à moi elle se mélange, ouais, c'est un arc-en-ciel. Elle te dérange je sais, car elle ne te veut pas pour modèle. STOP AU RACISME." Un tournant ?
