C'est l'une des plus longues troisièmes mi-temps que le quartier de Saint-Germain-des-Prés aura connue et l'un des reportages les éprouvants que votre serviteur aura effectué. Plus de six heures à battre le pavé parisien, sans compter le before et l'after, le tout en compagnie de plus de 250 hurluberlus, taste-vin autour du cou. L'abnégation journalistique n'a pas de limites?
Mais reprenons-nous. Il s'agissait, donc, en ce mercredi 5 septembre 2007, à deux jours du coup d'envoi de la Coupe du Monde de rugby, de rendre hommage au merveilleux et regretté Antoine Blondin, l'ami des sportifs de tous poils et de tous les noctambules du fameux triangle d'or que constitue le 6e arrondissement. Bref, de participer au 12e Marathon des Leveurs de Coude, créé il y a vingt ans (il y a eu des années sans, des années tristes) par Jean Cormier, grand reporter spécialiste du ballon ovale au Parisien. La feuille de mission ? Boire 3 cl de Beaujolais dans 42 bars et restaurants représentatifs de l'excellence saint-germaine, tout en restant dignes et groupés. Groupés, car, comme le rugby, le Marathon des Leveurs de? est avant tout une histoire d'équipe. Une vingtaine d'équipes, en l'occurrence, composée de dix membres chacune, avait courageusement décidé de s'affronter, sans dopage. Parmi celles-ci, que du beau monde, ou presque : les All (ou old, very old) Blacks menées par Graham Mourie, les Wallabies australiens menés par Nick Farr-Jones, les Ecossais par Andy Irvine, les Français de 2001 par Gérald Martinez, le Racing Club de France, champion de France 1990, par l'immense Tajian, les Toques étoilées par Yves Camdeborde, le nouveau roi du carrefour de l'Odéon (Son Comptoir ne désemplit pas ), les Princesses Racailles par Maître Pascale Genet (c'était mon équipe, bien sûr), la femme de Jean-Pierre, ancien international du RCF?
Tout a commencé dans l'église Saint-Sulpice par une messe célébrée par l'évêque de Cayenne « en l'honneur des grands disparus de Saint-Germain-des-Prés », traduisez, Jean Castel, Roland Topor, Claude Nougaro, Mouloudji, Sacha Distel? De l'avis des présents, tout s'y est très bien passé. Vers les 12 h 30, direction le chapiteau, distant d'au moins 20 mètres de l'autel, où étaient conviés l'ensemble des participants, plus quelques sponsors et amis : on citera tout de suite Bernard Pivot _ il est membre du conseil de surveillance du Groupe Express Expansion_ connu pour son appétence pour le football mais pas totalement insensible au rugby ni à Saint-Germain-des-Prés _ un quartier littéraire, s'il en est_ ni à Georges Duboeuf, une vieille connaissance lyonnaise, grand ordonnateur, pour l'occasion, des 42 tournées. Autres personnalités d'envergure : Fabien Galthié, l'entraîneur du Stade français, venu soutenir les Crocs Magnons (une équipe d'enfer, qui n'a cessé de chanter tout au long du chemin de croix) de son Lot natal ; Carlos, superbe dans sa chemise à fleurs rouges, co-organisateur de l'épreuve ; Yann de l'Ecotais, ancien directeur de la rédaction de L'Express, président de l'association « A Saint-Germain-des-Prés », initiatrice des agapes ; Jean-Pierre Lecoq, le maire du 6e, sans qui?. ; Marcel Campion, le président des forains ; et certainement beaucoup d'autres. Au menu, que du léger : foie gras et cassoulet de Claude Spanghero, pain de Jean-Luc Poujauran, salade de fruits de Camdeborde, et Beaujolais, Beaujolais, Beaujolais de Duboeuf. Et sur le podium, dressé sous un beau slogan blondien (« Tout ça n'est que litre et ratures ») succession de groupes de chants (basco-béarnais, cela va de soi, et, plus étonnant, les Poulbots de la Butte Montmartre) avec l'ambiance idoine.
Vers les 15 heures (pardon pour cette approximation), début des « hostilités ». L'une après l'autre, les équipes quittent la place Saint-Sulpice sous les applaudissements? nourris, comme il se doit. L'équipe du PUC (enfin des anciens, pour la plupart médecins) fait un malheur dans le style « Urgences » avec ses brancards et ses goutte-à-goutte au Beaujolais ; les sympathiques Old Blacks exécutent un premier haka (ils les multiplieront sous les yeux des badauds ébahis) ; le club de rugby (section hommes et femmes !) de Marcoussis, ancien grand pourvoyeur de fraises de la capitale, rougit de plaisir ; les journalistes sportifs, déguisés paraît-il en Tintin, (seul Jérôme Bureau, le directeur de l'information de M6 et ancien de L'Equipe, s'est travesti en Zorro !) jouent la sobriété, ça les change ; les Cubains (les vieux de la vieille du quartier) chantent El presidente ; les restaurateurs, tous rasés, s'efforcent de parler comme l'entraîneur de l'équipe de France et futur secrétaire d'Etat, Bernard Laporte ; et les Princesses Racailles, avec son cri de guerre d'une extrême finesse _ « Le roi est mort, vive la racaille » _ s'attirent des vivas bien mérités.
Le Dragon, Chez Lipp, Le Flore, Le Bonaparte, Le Procope, Vagenende, Le Danton, le Comptoir, Les Editeurs, Les Charpentiers, Le Purday, BrasserieChez Fernand, Le Pousse au Crime, Le Birland, Le Bedford, Castel, L'Eden Park? on ne les citera pas tous, vous voyez que c'est fatigant. L'important était d'arriver au Café de la Mairie, sur la place déjà citée, sans encombre, après avoir fait tamponner dans chaque établissement sa feuille de route. Mission accomplie, au son d'une fanfare clownesque, et drivée par un Carlos en petite voiture électrique avec mégaphone : autant dire que les Japonais et autres touristes du jour ont compris que la French Touch n'avait rien d'usurpé. Le podium d'arrivée (1er : Les Toques étoilées ; 2e : Le PUC ; 3e : Les Egéries _on ne sait toujours pas de qui, d'ailleurs ); en aura étonné plus d'un. Car de l'avis de tous, sauf du jury, c'étaient bien Les Princesses Racailles qui devaient gagner haut la plume. Aux dernières nouvelles, elles ont déposé une réclamation auprès du? président Sarkozy, bien sûr.