Crampons chaussés, maillots bleus enfilés, la gagne au ventre, les joueuses de l'équipe de France de foot fouleront la pelouse du Parc des Princes à Paris ce vendredi en ouverture de la Coupe du monde, face à la Corée du Sud. La situation semble si naturelle qu'on en oublierait celles qui les ont précédées, il y a un siècle. Renvoyées au foyer, sous l'influence de l'opinion publique et des politiques, convaincus que leur place n'était pas sur le gazon mais dans les cuisines. L'histoire du foot féminin en France est celle de conquêtes dont les acteurs - et surtout les actrices - ont réussi à s'imposer au prix d'importants sacrifices. Insultes, mépris, attaques... Les pionnières du ballon rond ont affronté de nombreux obstacles pour que les jeunes femmes puissent, aujourd'hui, jouer en toute liberté.

C'est pendant la Grande guerre qu'est né le foot féminin, soit une dizaine d'années après la création de la Fédération internationale de football association (FIFA). A l'époque, l'absence des hommes, partis au front, bouleverse les rapports de sexe. Les Françaises sortent des maisons pour aller travailler, continuer à faire tourner l'économie. "Les préjugés sont alors momentanément plus favorables aux femmes", explique Laurence Prudhomme-Poncet, ancienne joueuse, historienne et auteure de l'Histoire du football féminin au XXe. Dans les discours, l'importance du corps et de l'activité physique pour la femme progresse. Le Femina Sport, une association sportive fondée en 1912, profite de cette ouverture pour découvrir une pratique jusque-là réservé aux hommes.

Les hommes au front, les femmes au stade

A Vanves (Hauts-de-Seine), "pour la première fois des jeunes filles ont joué au football", rapporte le journal L'Auto, l'ancêtre de L'Équipe, du 30 septembre 1917. "Les pionnières, âgées de 16 à 25 ans, sont avant tout des femmes actives, de condition modeste, employées de bureau, vendeuses, couturières ou étudiantes vivant à Paris ou sa banlieue", décrit l'auteure. L'expérience est une réussite et se renouvelle au cours des semaines suivantes. Sauf que les adversaires manquent. Pour y remédier, les footballeuses en herbe rencontrent des lycéens locaux, des adolescents de moins de 15 ans qui, le plus souvent, l'emportent sans difficulté. Les défaites répétées ne les arrêtent pas.

L'équipe de France de foot féminin, octobre 1920.

L'équipe de France de foot féminin, octobre 1920.

© / Wikicommons

Grâce aux démonstrations organisées en région, le football féminin gagne Rouen (1919), Reims (1920), Toulouse (1923), Marseille (1925). Un championnat de France spécifique est créé dès 1919. "A son apogée en 1922-23, il compte une vingtaine d'équipes", selon Laurence Prudhomme-Poncet, qui rappelle que "les tout premiers matchs féminins sont assez confidentiels" : "Ce sont surtout les premières rencontres France-Angleterre en 1920 qui vont susciter l'intérêt des spectateurs et de la presse".

"Ça ne se fait pas"

Les matchs attirent une foule, curieuse de voir vingt-deux jeunes femmes en short taper dans un ballon. Le 4 novembre 1920, les footballeuses font la Une du Miroir des Sports. Mais ce succès - relatif - attire aussi quelques détracteurs. "Nombre de médecins, de journalistes, d'éducateurs, de sportifs s'opposent de manière virulente à la pratique féminine usant d'arguments pseudoscientifiques et moraux", développe Laurence Prudhomme-Poncet. On craint alors que les corps des femmes se virilisent, s'enlaidissent, se déforment. "Certains pensent même que la pratique du football condamnerait la femme à la stérilité."

Dans cette période marquée par une politique encourageant la natalité, rien n'y fait - pas même les règles créées spécifiquement pour limiter l'engagement physique des femmes (matchs plus courts, interdiction des charges, etc.). Le foot féminin est considéré comme dangereux et immoral. "Le football pour le genre féminin n'est pas convenable parce que... Ça ne se fait pas. On ne voit pas une jeune fille comme il faut en train de faire du football en costume de garçon, avec de gros souliers boueux, et de courir comme une folle, la figure rouge et suante, et de se bousculer avec d'autres jeunes filles plus ou moins comme il faut", écrit un journaliste de La Vie Féminine.

Les discours négatifs ont un sérieux impact sur la progression de la pratique des femmes. Dès le milieu des années 1920, le déclin est engagé. "Les sportives se détournent progressivement de ce sport pour se consacrer à l'athlétisme ou à d'autres jeux collectifs." Les Britanniques interdisent aux femmes sa pratique dès 1921. La France suit en 1933, décidée à écarter légalement les footballeuses - qui ont en réalité déjà quitté le terrain depuis plusieurs années - pour n'y revenir que quatre décennies plus tard.

La renaissance

A la fin des années 1960, des matchs entre femmes sont organisés lors de kermesses. Il s'agit plutôt d'animation que de sport. La presse évoque des "farces", des "amusements". Mais quand vient l'heure de ranger les crampons, les footballeuses refusent. Depuis quelques années, les filles observent les exploits de leurs frères et pères sur les terrains. "Elles redécouvrent le football de façon informelle dans la rue, au pied des immeubles, dans les cours d'école." Et désirent désormais aller plus loin, comme à Reims, où une équipe ne tarde pas à se constituer. Mai 68 est passé par là, "ouvrant des portes et faisant émerger des désirs, dont celui de jouer", rembobine Annie Fortems, ancienne capitaine de l'équipe de Juvisy (désormais intégrée au Paris FC).

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Au tournant des années 1970, deux jeunes filles l'invitent à se joindre à elles pour monter leur propre club. Annie, encore adolescente, hésite : "Je jouais depuis mes 7 ans avec mes frères, mais je n'aurais jamais pensé jouer avec d'autres filles." Après deux semaines d'intenses réflexions, elle rejoint la bande. Bientôt, elles sont une quinzaine de coéquipières... Mais sans adversaires. "On ne pouvait même pas faire de match à 11 contre 11. Et notre entraîneur n'avait aucune envie de s'occuper d'une équipe de filles."

Annie Fortems, lors d'un match opposant l'équipe féminine de Juvisy à celle d'Orléans.

Annie Fortems, lors d'un match opposant l'équipe féminine de Juvisy à celle d'Orléans.

© / Collection personnelle

Si sa famille l'encourage, les réactions extérieures balancent entre incompréhension et vive opposition. "Pendant nos matchs, les commentateurs sportifs disaient ouvertement que notre place n'était pas là, mais à la maison." Le célèbre commentateur Thierry Roland, misogyne devant l'Éternel, fait partie du lot: "Le foot se joue avec du poil aux pattes et au menton. Il n'est pas prévu pour les femmes journalistes, clame-t-il dans Libération en 1995. La preuve: elles ne peuvent entrer dans les vestiaire et assister au spectacle de quatorze sexes qui plongent dans une piscine".

Le succès de l'équipe de Juvisy, qui a obtenu, avec d'autres équipes, la création d'un championnat de France de foot féminin en 1972, n'influence pas son jugement. "Il est venu à l'un de nos matchs, sur notre propre terrain, pour nous dire : 'Moi, vivant, je ne parlerai pas du foot féminin. La place des filles est en cuisine'. J'ai dû retenir ma stoppeuse pour qu'elle n'en vienne pas aux mains."

Annie Fortems et son équipe de Juvisy, en juin 1981.

Annie Fortems et son équipe de Juvisy, en juin 1981.

© / Collection personnelle

Malgré la reconnaissance du foot féminin par la Fédération française (FFF), la discipline est dotée de moyens quasi-nuls. Pour se rendre aux rencontres, les familles pratiquent le covoiturage et pique-niquent. Ni les sponsors, ni le public, ne suivent. Pire encore, au début des années 1980, la participation d'Annie à un documentaire lui vaut une avalanche de lettres d'insultes et de menaces de mort. Et lorsqu'en 1982, la capitaine du club d'Étroeungt (Nord), triple championne de France, envoie une lettre ouverte aux clubs et instances de foot pour dénoncer le manque d'investissements, elle est sanctionnée de six mois de suspension (ramenée à trois mois en appel). Dépitée, elle met un terme à sa carrière. "Imaginez le message que cela envoie aux joueuses professionnelles. Osez critiquer, et vous verrez", souffle Annie Fortems, pour qui l'histoire du foot est "empreinte de maltraitances".

Des rendez-vous (enfin) médiatisés

En 1998, Zidane et ses compères décrochent la Coupe du monde. Leurs visages sont partout. Les Bleues, elles, sont toujours inconnues. Pour Marie-George Buffet, alors ministre de la Jeunesse et des Sports, c'en est assez. "Elle souhaitait de vrais investissements dans le foot féminin. Nous avions déjà deux générations de retard sur les autres pays." En 2004, le président de l'OL, Jean-Michel Aulas, décide de lancer une section féminine, persuadé d'en tirer quelque chose un jour. Au-delà de l'image. Et ça marche. En un rien de temps, il propulse l'équipe en tête de la première division (13 titres à ce jour). En 2008, les Lyonnaises atteignent la demi-finale la Coupe de l'UEFA, puis remportent en 2011 la première de leurs six Ligue des champions en 2011. Privilège rare, Le New York Times leur décerne en mai dernier le titre honorifique d'équipe la plus dominatrice de la planète, tous sports confondus. What else?

Les joueuses de l'Olympique lyonnais fêtent le titre de championne de France 2009-2010, le 13 juin 2010.

Les joueuses de l'Olympique lyonnais fêtent le titre de championne de France 2009-2010, le 13 juin 2010.

© / Wikicommons

Le vent semble ainsi tourner pour les footballeuses, bien que certains clichés demeurent. Lorsque Noël Le Graët arrive à la tête de la FFF en 2011, il promet de changer les habitudes en nommant Brigitte Henriques à la vice-présidence. Cette ancienne internationale a notamment pour mission de développer le foot féminin. La volonté est réelle et les effets ne tardent pas à se faire sentir. En mettant en place une politique fédérale valorisant la mixité dans les clubs (subventions, infrastructures dédiées, centres de formation et de pré-formation sur le même modèle que les garçons), le nombre de licenciées passe de 54000 en 2011, à 100 000 en 2015. Aujourd'hui, ce nombre atteint 180 000. La Coupe du monde devrait permettre à la FFF de largement dépasser le cap des 200000. Entre-temps, l'équipe de France s'est hissée parmi les meilleures nations mondiales. En 2011, elle atteint les demi-finales du Mondial en Allemagne. Malgré la défaite 3-1 face aux États-Unis, les Bleues célèbrent une victoire : celle de l'audimat. Diffusées en clair sur D8, elles permettent alors à la chaîne d'enregistrer la meilleure audience de son histoire. N'en déplaise à Cyril Hanouna.

Pour l'historienne Laurence Prudhomme-Poncet, les quelques coups de projecteur sur la pratique féminine lors de grandes occasions ne doivent cependant pas masquer le fait que le football féminin a encore une visibilité relative, ni que les conditions des joueuses de l'élite n'ont "rien à voir" avec celles de leurs homologues masculins. La disparité, moralement condamnée par une partie de l'opinion, relève pourtant d'une pure logique économique. Dans le football, comme dans toutes les industries de marché, ceux qui s'en mettent plein les poches sont d'abord ceux qui rapportent. En d'autres termes, si Neymar émarge à 36 millions de salaire brut annuel, c'est qu'il en fait gagner encore plus à son employeur, le PSG. À titre de comparaison, la joueuse la mieux payée au monde, la Suédoise Ada Hegerberg (Lyon), touche 400 000 euros brut par an. Soit 90 fois moins que son homologue brésilien.

De quoi étourdir Annie Fortems, notre pionnière du foot féminin, deuxième génération : "Quand Amandine Henry [l'actuelle capitaine de l'équipe de France] dit que les joueuses d'il y a 20 ans auraient été heureuses de ce qu'on leur donne aujourd'hui, c'est problématique". L'ex-championne regarde néanmoins avec émotion le chemin parcouru depuis l'acquisition de sa première paire de crampons : "Nous, c'était une histoire de survie. On ne nous disait pas: 'Vous jouez moins bien que les garçons', mais: 'Vous n'avez pas le droit de jouer'. Notre existence est maintenant actée. Nous sommes à l'étape d'après." Celle qui permettra peut-être aux Bleues d'apporter une étoile à leur maillot ?