C'était le coup de pied de la délivrance. Quand Brian O'Driscoll a trouvé cette touche marquant la fin d'un match étouffant, ses co-équipiers irlandais ont enfin pu mesurer l'exploit qu'ils venaient d'accomplir. Sous une pluie dublinoise et une température de tournoi des 6 Nations, ils avaient terrassé l'Australie. Vaincu à la régulière l'un des deux favoris de la Coupe du monde. Bigre! Ce samedi 17 septembre restera forcément comme l'une des dates de ce premier tour à savourer dans les pubs de Dublin et d'ailleurs.
Car, pas un parieur, même le plus fou, n'aurait misé un dollar australien ou néo-zélandais sur ce résultat à l'Eden Park d'Auckland. On s'apitoyait déjà sur le sort des hommes en vert, ces Robin des bois du Munster ou du Leinster. Combien d'essais allaient-ils encaisser? A quelle torture ingénieuse allaient-ils être soumis par ces diables de Genia ou de Cooper, les fantasques demis de la cavalerie australienne? Mais voici que ces artistes en goguette avaient perdu leur inspiration. Qu'ils ont découvert avec stupéfaction la force des bras irlandais, l'ardeur infatigable de la défense verte.
La préparation chaotique du XV d'Irlande, quatre défaites en quatre matches dont deux contre la France, avait trop vite fait oublier les ancestrales valeurs d'O'Driscoll et de ses co-équipiers. Un joueur irlandais n'est jamais pris en défaut de vaillance. Et les succès des provinces en coupe d'Europe l'ont aguerri aux rencontres menées tambour battant. Les Australiens l'ont appris à leurs dépens. Pendant 80 minutes, leurs efforts d'attaquants se sont fracassés sur une infranchissable défense. O'Driscoll n'a plus ses jambes de 20 ans, mais lorsqu'il s'agit de plaquer ou de commander la montée de ses troupes, le brave rouquin reste intraitable.
Renaissance de Paul la poutre
Et que dire des avants? De ce pack du Munster qui martyrise depuis des années ses adversaires européens? Si les Australiens, du haut de leur superbe, ignoraient l'existence de Sean O'Brien, ils sauront désormais que la vieille Europe produit aussi des troisièmes lignes au souffle inépuisable. Et que les maîtres anciens ne perdent jamais complètement leur art. Prenez Paul O'Connell. Le deuxième ligne emblématique, le héros au maillot vert: cette saison, il semblait avoir perdu son âme, comme si le poids des ans s'était soudain jeté sur ses épaules. Contre l'Australie ce fut une renaissance, à nouveau Paul la poutre, O'Connell le guerrier gaélique. Lui et ses gars ont malmené la mêlée wallabie, la poussant à la faute à répétition, comme on parle de mitraillette à répétition.
L'arbitre s'est fait un plaisir de sanctionner ces errances qui ont apporté six de leurs quinze points aux Irlandais que voilà propulsés au rang de briseurs de mythe.
On nous l'avait juré. Cette coupe du monde était promise aux gens du sud. Elle allait démontrer la supériorité écrasante de l'hémisphère austral sur le vieux continent. De valeureux "nordistes" d'Irlande viennent de bouleverser le scénario écrit d'avance. Tout le monde est dorénavant prévenu. Même les invincibles All Blacks. La victoire finale dans cette septième coupe du monde reste indécise.
