Le sport aura toujours fait partie de sa vie. Que ce soit devant sa télé, pour assister aux matchs de la Coupe du monde, en famille à Saint-Tropez. Ou sur les routes d'Île-de-France qu'il arpentait encore tant qu'il le pouvait, sur son vélo électrique. "Bouge ton corps même quand tu n'en peux plus. L'énergie donne de l'énergie", se persuadait Bernard Tapie interrogé en 2018 par le Point. Comme si l'exercice physique était le préalable à tout dans sa lutte contre ce cancer qui l'a emporté. Nanard n'est plus. A 78 ans, l'homme aux mille et une vies s'est éteint ce dimanche 3 octobre, laissant derrière lui le souvenir d'un destin éminemment sportif. Ne salue-t-on pas plus aujourd'hui la mémoire de "l'ancien président de l'OM" que de l'ex-ministre de la Ville, de l'entrepreneur, de l'acteur ou du chanteur ?
Tapie l'a toujours dit. Il était programmé pour évoluer (et réussir) auprès des champions. Il a même longtemps cru être l'un d'eux. Sa passion remonte à l'enfance, passée sur le stade municipal du Bourget, au pied de l'appartement familial. Il y joue au foot, se prend pour Kopa et Fontaine, les stars du Stade de Reims, avant de s'essayer à d'autres loisirs : la natation, l'athlé et surtout le hand, discipline pour laquelle il présente quelques prédispositions en tant que demi-centre. Meneur de jeu, organisateur, stratège. Déjà. Il intègre même l'équipe de France des moins de 17 ans, pour un tournoi en Allemagne. A la fin des années 60, il se rêve pilote automobile, assure courir en Formule 3. Un grave accident l'aurait plongé dans le coma et finalement dissuadé d'embrasser une carrière à haut niveau. Mais là, le doute plane : "C'est du déclaratif de Tapie. Ça vaut le déclaratif de Tapie", souffle Christophe Bouchet, l'ex-maire de Tours, ancien dirigeant de l'OM lui aussi (2002-2004), et qui, du temps où il était journaliste, lui consacra deux enquêtes*.
Le sport, sa vitrine marketing
Dans le fond, le titi parisien - il est né dans le XXe arrondissement - aurait pu faire un bon sportif s'il n'était pas "un zappeur, un type qui s'ennuyait dans ce qu'il faisait", perce Bouchet. L'instinct entrepreneurial surpasse l'amour du maillot. Tapie saisit l'air du temps. C'est un chasseur marketing, un renifleur de tendances, qui fait du sport l'un de ses terrains de jeu favoris. Ici comme ailleurs, il s'efforcera de sauver des causes perdues, sa marque de fabrique. "Je pense qu'il aimait authentiquement le sport comme la moitié des mâles français de 20 à 40 ans. Mais son incursion dans le cyclisme, puis dans le foot, c'est clairement une question d'opportunités." Au début des années 80, il a ainsi une idée en tête : pénétrer le marché américain avec l'une de ses marques, Look. Son produit phare, la pédale automatique, est en passe de reléguer les bons vieux cale-pieds à lanières dans les musées. Il lui manque juste une équipe professionnelle et, si possible, un grand leader, pour en faire la publicité.

Bernard Tapie, (deuxième à gauche) lors de la présentation de l'équipe cycliste La Vie Claire avec les danseuses du Crazy Horse, le 2 février 1984 à Paris.
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Cela tombe bien, Bernard Hinault est sur le marché. A l'époque, le "Blaireau" vient de se faire virer de son équipe, Renault, le genou en capilotade après une opération délicate. Il se donne 50 % de chances de revenir à son meilleur niveau. Tapie lui dit "banco". Il monte une structure et lui adosse le nom de l'une de ses nombreuses sociétés : l'équipe La Vie Claire est née. Entre les deux grandes gueules, le courant passe illico. Deux ans plus tard, l'homme d'affaires a encore réussi là où tout le monde aurait échoué. Son coureur parade sur les Champs-Élysées, un cinquième Tour de France dans la musette. Au passage, il fait valdinguer les codes d'un cyclisme à l'ancienne qui goûte très peu au bling-bling. Place au show : les présentations d'équipes sont animées par des danseuses ambiance Crazy Horse, on trinque au champagne et les salaires des coureurs gagnent un zéro. On s'habitue aussi à voir Nanard, la quarantaine et la mèche rebelle, débarquer sur une course en jet privé.
"Des patrons comme ça, il n'y en avait pas beaucoup"
"Quand vous avez le boss qui vous suit pendant les grandes épreuves, ça change tout", salue Bernard Hinault qui se souvient d'un patron humain et passionné, bien que mégalo. Au pied levé, il pouvait effectivement se rendre sur une étape montagneuse du Giro. "Il emmenait sa secrétaire et sa standardiste. Pour le plaisir de faire plaisir. Pas pour coucher avec elles, contrairement à ce qu'on pourrait penser. Des patrons comme ça, il n'y en avait pas beaucoup", s'incline encore le champion breton. Parfois, il s'invite aussi dans les hôtels pour livrer ses consignes aux coureurs. C'est encore lui qui orchestre certaines scènes de légende comme l'arrivée main dans la main d'Hinault et son coéquipier de luxe Greg LeMond, au sommet de l'Alpe d'Huez en 1986. Une image forte, c'est tout bénef pour le business. Mais Tapie voit plus grand. C'est sur les terrains de foot qu'il entend écrire son histoire. Le sport le plus populaire l'attend.
A Marseille, il déboule cette même année 1986, avec sa délicatesse légendaire. "Le foot, c'est 38 fois plus d'exposition que le cyclisme. A Marseille, on veut être numéro 1", dit-il en substance. L'OM est alors un vieux rafiot à la dérive. Pour en faire le navire amiral de l'ancienne D1, il assèche le marché français de ses meilleurs joueurs. Puis il complète l'armada de quelques renforts étrangers, comme le Milan AC de Berlusconi le faisait en Italie. Jean Tigana fait partie des premières recrues ronflantes. Tapie a le tutoiement facile, mais il vouvoie l'international qui se souvient d'un président hors-norme. Et interventionniste au possible : "Il voulait tout contrôler, s'invitait dans les causeries pour donner son avis, y compris les aspects techniques. Si on l'écoutait, c'était lui le meilleur, le plus grand connaisseur de football", se marre-t-il aujourd'hui. Et d'évoquer un après-match où Tapie-la-grande-gueule avait donné une leçon tactique à son coach : un certain Franz Beckenbauer, champion du monde en tant que joueur et sélectionneur.
"Vous êtes une bande de branleurs"
Bernard Tapie, c'est aussi l'homme à l'origine de la rivalité OM - PSG, née au début des années 90. Un concept monté de toutes pièces avec l'aide de Canal+, le diffuseur historique du championnat. Le patron marseillais avait besoin d'un adversaire à détester pour bâtir la légende de son club. Canal+ y voyait le moyen de pimenter son feuilleton footballistique. Désormais, les Parisiens sont les hommes à (a)battre, ce que Tapie n'oublie jamais de rappeler à ses troupes. Dans les vestiaires du Vélodrome, sa voix résonne encore. Avec sa mâchoire de bouledogue, l'hyper-président y a insulté la terre entière, y compris ses ouailles. "Il était imprévisible. Parfois, on gagnait et il nous disait : 'Vous êtes une bande de branleurs.' Et puis d'autres fois, grand seigneur, il nous doublait la prime", s'étonne Jocelyn Angloma, arraché en 1991 au PSG pour renforcer la défense olympienne. "Il savait vendre le produit OM dès le premier contact, faire miroiter de grandes choses." Avec ce bagout de vendeur de télés qui a toujours été le sien.
En réalité, il faisait mine de dorloter les joueurs, de les flatter, dans l'unique but d'en tirer le meilleur. "C'était juste des poissons-pilotes, des exécutants pour lui, analyse Bouchet. Il avait ses taupes (Deschamps, Papin) pour savoir ce qu'il se passait dans l'équipe." Mais il ne fait pas dans les sentiments. Il vomit les starlettes qui auraient l'intention de se placer au-dessus de l'institution. S'il y a une star sur le Vieux-Port, c'est lui. Et pas les joueurs qui prennent soin de l'appeler "le Boss".
Le tournant de l'affaire VA-OM
Mais "le Boss" était-il réellement passionné de football ? "De résultat, rectifie Tigana. Il avait la passion de la gagne plus que celle du jeu." Illustration en 1990 quand l'OM quitte la Coupe d'Europe sur une erreur d'arbitrage. La célèbre "main de Vata", du nom de l'attaquant du Benfica Lisbonne auteur d'un but frauduleux. Le président ne digère pas cet épisode. Face à la presse, il lâche, énigmatique : "Ce soir, j'ai compris comment il fallait faire pour gagner une Coupe d'Europe. Oui, j'ai bien compris." La fin justifie les moyens. Trois ans plus tard, les Marseillais soulèvent enfin leur Coupe aux grandes oreilles. La Canebière s'enivre comme jamais, avant d'être douchée par l'Affaire. En quatre lettres devenues sulfureuses : VA-OM.

Banderole de soutien à Bernard Tapie, déployée par les supporters de l'OM, le 24 septembre 2017 au Vélodrome.
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Six jours avant la finale contre Milan, Marseille affronte Valenciennes en championnat. Pour éviter toute blessure, on demande aux Nordistes de lever le pied, en échange de quelques billets. La corruption des joueurs est établie quelques mois plus tard, mais l'homme d'affaires nie toute tricherie, crie au complot, se pose en martyr de la toute puissante Ligue nationale dirigée par Noël Le Graët. Au 20 heures de TF1, il méduse Patrick Poivre d'Arvor, l'air patibulaire: "Toutes les dictatures s'arrêtent parce que quelqu'un reste debout. Moi, je reste debout." Avant de s'adoucir devant le juge : "J'ai menti, mais c'était de bonne foi". Tapie plonge pour deux ans, dont huit mois ferme (après appel). L'image du "Dieu vivant" du peuple marseillais est définitivement écornée. "Je ne suis pas sûr qu'il soit d'entrée un tricheur, rembobine Bouchet. Il l'est devenu, par la force des choses. Pour gagner, il voulait les mêmes moyens que les autres. Point barre." La morale ? Il s'en soucie autant que de son premier contrôle fiscal. Exemple en 1987 lors du recrutement d'Abedi Pelé, la star ghanéenne. A l'époque, le joueur est aussi convoité par l'AS Monaco. Pour l'enrôler, il se vante dans Le Monde, plusieurs années après, d'avoir laissé fuiter une fausse info : le milieu de terrain était séropositif. Un tour de passe-passe qui aurait refroidi les dirigeants monégasques et lui aurait laissé le champ libre pour négocier avec sa recrue. "C'est comme ça. Il faut gagner", élude-t-il, pragmatique.
Encore un peu de lumière
Peu à peu, Tapie devient aussi suspicieux, presque parano : la dimension des terrains, le contenu des bouteilles d'eau, les intentions de la presse... Il doute même des hommes, ce qui explique peut-être pourquoi il a laissé derrière lui très peu d'amis dans ce milieu. Ceux qui l'ont côtoyé ne sont pas dupes. Il avait ce talent unique pour leur faire croire qu'il les aimait. Luciano D'Onofrio, un ancien agent condamné pour des transferts suspects à l'OM, Jean-Pierre Bernès, son ancien bras droit au club, ont fait partie de son cercle. Mais pour le reste, Tapie, que l'on dit "animal", n'est proche que de sa tribu, qui se résume à sa famille.
Et tant pis pour les autres car au fond, c'est bien la notoriété qu'il est venu chercher ici. Un peu de prestige pour nourrir un orgueil démesuré. Lui, le tout-puissant qui s'offre en 1988 un record de la traversée de l'Atlantique en monocoque sur son quatre mats de luxe, le Phocéa. Quel intérêt sinon celui de chercher à exister dans la lumière des projecteurs ? Même très malade, Nanard décrochait son téléphone pour glisser un mot sur l'OM - en prenant le soin de toujours dire "on", le mercato, les Bleus de Deschamps et tout ce qui touchait de près ou de loin au ballon rond. C'était sa façon à lui de garder une certaine vitalité, jusqu'à ce qu'il s'incline face à la maladie.
* L'Aventure Tapie, enquête sur un citoyen modèle (Seuil, 1992) et Tapie, l'homme d'affaires (Seuil, 1994).
