Pour ce quatrième grand rendez-vous, c'est la Grande-Bretagne qui s'est adjugé le statut privilégié de principal organisateur. Mais avec la France, qui accueille quand même sept des trente-huit rencontres dans quatre stades rénovés ou construits (Toulouse, Bordeaux, Lens et Saint-Denis) pour "France 1998", cinq fédérations (Angleterre, Irlande, Ecosse, Galles, France) sont partie prenante d'un événement qui s'est sacrément étoffé depuis sa naissance. Un peu par les effectifs, puisque le nombre d'équipes présentes (vingt, réparties en cinq groupes de quatre) s'augmente de quatre par rapport aux mondiaux précédents. Et beaucoup par les recettes. Sept cent millions de francs (contre 35 en 1987), dont 400 de droits télévisés (140 diffuseurs contre 17 en 1987) et 200 provenant d'un pool de huit principaux sponsors, viennent en effet emplir les caisses de la RWC (Rugby World Cup), filiale de l'IRB chargée de ses revenus, et bien sûr de gérer ses bénéfices qui se montent à la bagatelle de quelque 500 millions de francs.

Les Bleus décolorent les Blacks

Les Bleus ont l'avantage d'évoluer à domicile pour le premier tour. Trois mois de stage ont permis aux trente protégés de Jean-Claude Skrela et Pierre Villepreux de roder leurs schémas et leurs corps. Le premier match à Béziers face au Canada se déroule plutôt bien face à un adversaire coriace (33-20). Le deuxième contre la Namibie à Bordeaux laisse apparaître de la fébrilité, malgré l'ampleur de la victoire (47-13). Après Thomas Castaignède, Thomas Lièvremont se blesse et quitte le groupe. Le troisième et dernier match de poule à Toulouse tourne presque au vinaigre. Il faut aux Bleus battre les Fidji pour éviter un barrage d'enfer face aux Anglais à Twickenham. Après un tour d'horloge, les joueurs polynésiens brouillent si bien les cartes, en mêlée notamment, qu'ils mènent au score (19-13). Les Fidjiens finissent par craquer sur une invraisemblable et interminable possession de balle (cinq minutes et neuf mêlées) des avants français. Christophe Lamaison, et son jeu au pied à variables géométriques, assure ensuite la mainmise française. Le succès (28-19) propulse les Tricolores dans le grand huit, à Dublin, et pas comme prévu face aux Irlandais, mais face aux Argentins qui les ont méchamment surpris en barrage. Après un mauvais début (0-17), les Pumas s'accrochent, reviennent (26-30), au point de pouvoir créér le grand exploit, qu'ils tutoient avant de s'incliner (47-26) mais en soulignant les lacunes de la France qui a de quoi s'inquiéter avant un terrible combat face à la Nouvelle-Zélande.

Cette demi-finale dépasse, et ce n'est pas rien, en intensité et en émotions celle de 1987 entre la France et l'Australie. Les Blacks sont la référence suprême. Même s'ils n'ont plus gagné le titre mondial depuis 1987. A Twickenham, les Français, menés 24 à 10 (45e minute)après un essai (son huitième du tournoi) de leur buffle Jonah Lomu, vont leur passer, fait inédit en un siècle de rugby kiwi, 26 points en un quart-d'heure sans en prendre un seul, et 33 au total en seconde période. "Titou" Lamaison sonne le premier la révolte en alignant quatre coups de pied (deux buts et deux drops) qui ramènent les Bleus à deux points. Trois essais tout en vitesse, malice et opportunisme, signés Christophe Dominici, Richard Dourthe et Philippe Bernat-Salles, suivent et emmènent (43-31) les Français vers leur deuxième finale planétaire.

L'Australie, championne du monde de la défense

L'Australie devient la première nation à s'adjuger un deuxième titre. Mais les Wallabies, même s'ils possèdent un Tim Horan ou un John Eales, ne resplendissent pas de l'éclat de leurs prédécesseurs de 1991 chez qui brillait particulièrement l'étoile David Campese. C'est par contre le parfait hermétisme de leur défense (un seul essai encaissé en six matches, face aux Etats-Unis) qui fait la force des Australiens en 1999. Comme en demi-finale où ils font chuter le tenant sud-africain (27-21) à l'issue d'un match sans essai. De son côté, la Nouvelle-Zélande connaît une troisième désillusion de rang. Les All Blacks laminent tous leurs opposants jusqu'au moment où, trop sûrs d'eux-mêmes, des équipes, comme l'Afrique du Sud en 1995 ou comme la France à Twickenham, les font déjouer. Les Bleus retrouvent leur place de meilleure nation du Vieux Continent. L'Argentine, vainqueur à Lens de l'Irlande, est la révélation du tournoi. Agustin Pichot, le demi de mêlée, et Gonzalo Quesada le buteur (meilleur réalisateur de la compétition) en sont les fers de lance. Les Samoa, déjà auteurs en 1991 d'une formidable surprise en battant le pays de Galles, la réitèrent avec une extraordinaire victoire (38-31), acquise de surcroît dans le tout nouveau Millennium Stadium de Cardiff.

Tim Horan centre du monde, les Bleus ne perdent pas le Nord

Contrairement aux précédentes Coupes du monde, celle-ci ne dégage pas vraiment de hiérarchie, tout au moins à son sommet. Plusieurs joueurs se distinguent sans faire de différence nette sur les autres. L'Australien Tim Horan, par sa faculté de percussion, s'impose comme le meilleur centre de la compétition. Ses compatriotes Matt Burke, l'arrière-buteur, et John Eales, l'infatigable deuxième-ligne et capitaine se distinguent eux aussi. Les Français ont également montré beaucoup de qualités. A l'instar de Christophe Dominici, Abdel Benazzi, Olivier Magne, Christophe Lamaison ou même le pilier Franck Tournaire, présent sur le terrain de la première à la dernière minute de jeu de l'équipe de France.

Les Australiens plus forts et plus frais

Devenir champion du monde de rugby en battant en suivant la Nouvelle-Zélande et l'Australie aurait certainement fait du XV de France l'égal dans les coeurs hexagonaux des Bleus du football, triomphateurs du Brésil l'année précédente. Mais la constance n'est pas toujours le fort des Français. Et "Un rêve est passé", comme le titre l'Equipe le 7 novembre, lendemain de la finale de Twickenham. Face à plus forts (physiquement) qu'elle, la France n'a pas pu réellement rivaliser devant des athlètes complets, préparés à la dure par un entraîneur intransigeant, Rod McQueen. Devant au score l'espace de trois minutes (de la 2e à la 5e) grâce à une pénalité de Lamaison (la première d'un total de quatre), les Tricolores n'on jamais réussi ensuite à faire sortir de ses rails la locomotive adverse. Ils résistent cependant vaille que vaille, faisant le plus souvent front aux attaques d'Horan, Kefu, Gregan, Tune ou Roff, et en plaçant de temps à autre des contres par Dourthe, Magne ou Bernat-Salles. Tous stériles. Au gré des buts de Matt Burke (sept au total), le score enfle régulièrement en faveur des Aussies (12-6 à la pause), sans que la France ne soit complètement lâchée (18-12 à la 61e). Un quart d'heure avant le coup de sifflet final, la forme physique sudiste fait une première différence, concrétisée par l'essai de Tune (66e). L'affaire est perdue dans l'esprit de chacun des Français, Skrela le premier qui fait entrer tous ses remplaçants presque en file indienne. Un deuxième essai de Finegan en fin de match ne change rien, si ce n'est le score (35-12), un peu lourd pour des Bleus courageux mais au bout du rouleau.