Parmi les séquences de mauvais goût - pour rester polie - qui parsèment la campagne présidentielle, la promenade à Drancy d'Eric Zemmour détient la palme de la confusion contre-productive. Il y a une vingtaine d'années, nous nous offusquions, légitimement, des cars de touristes visitant les favelas de Rio de Janeiro. Depuis, le tourisme de la misère a fait des émules et un candidat pas encore déclaré mais déjà en campagne, effectue un déplacement médiatique en territoire perdu de la République - en l'occurrence Drancy. J'avoue ne pas avoir suivi les pérégrinations du polémiste presque candidat, mais un face-à-face avec une femme voilée s'est répandu sur les réseaux sociaux. Madame veut bien retirer son voile si Monsieur retire sa cravate. Autrement dit : le voile et la cravate, c'est la même chose. Nous avions déjà le voile et la mini-jupe même combat, puis le voile et le serre-tête même marqueur identitaire. Toute cette confusion participe à la normalisation des principes islamistes et la séquence de dévoilement/tombé de cravate de Drancy dit surtout l'absence de référence et de savoir sur une thématique fondamentale, l'islamisme, pourtant parfaitement documenté.

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Au risque de me répéter, le voile est un signe d'infériorité de la femme. Il sanctionne son infériorité juridique, économique, politique, culturelle. Il réduit le corps féminin à sa simple expression sexuelle. Il fait porter à la femme la responsabilité de la tentation. Le voile coince indéfiniment la femme dans le péché. Et réduit les hommes en prédateurs. Le voile interdit la mixité, criminalise les rapports entre les sexes. Le voile ne recouvre pas la nudité, c'est la fonction du vêtement, mais stigmatise le corps des femmes comme lieu privilégié de la honte.

"La mini-jupe est le signe de libération du corps féminin"

La mini-jupe est le signe de libération du corps féminin. Elle n'est imposée nulle part sur terre - par contre elle est prescrite dans de nombreux pays pour atteinte à la décence. La mini-jupe sanctionne les droits des femmes, accompagne les mouvements pour l'égalité, et la conquête de l'espace public. Les premières publicités pour la mini-jupe représentent systématiquement une femme dominante arpentant les trottoirs conquis à force de lutte. La mini-jupe dit la séparation entre le corps féminin et la sexualité. Ce n'est pas parce que je montre mes jambes que je suis offerte. Mes chevilles, mes jambes, ma dégaine, ne disent rien de ma disponibilité sexuelle. Pour faire simple : ce n'est pas parce que je suis en mini-jupe que je suis une pute. Au début du XXème siècle, Clara Zetkin, pionnière du féminisme, refusait de troquer ses chapeaux à plumes et ses corsets contre le révolutionnaire pantalon, de crainte de passer pour une "affranchie sexuelle". Une pute. Le voile cadenasse le corps féminin dans sa fonction sexuelle, la mini-jupe trace la frontière entre le corps social et le corps intime.

L'une des victoires de l'islamisme fut justement de réduire le voile à un bout de tissu anodin qui ne raconte rien d'autre que la foi religieuse, tout en insistant, paradoxalement, sur l'équation "mon voile, mon choix", dépouillant ainsi le voile de sa dimension religieuse prescriptrice. Preuve en est à la lecture des commentaires sur les réseaux sociaux qui ont accompagné le dévoilement de Drancy, dénonçant sa mise à nu, s'interrogeant de la solidité de sa foi, criant à la honte, réduisant la femme d'obédience musulmane à un voile, quand ils ne la menaçaient pas de mort pour haute trahison à l'Islam.

Mais le tomber de cravate d'Eric Zemmour raconte aussi la lutte culturelle de l'islamisme contre l'Occident. La cravate est interdite en Iran depuis la révolution islamique comme symbole de l'Occident décadent (cette interdiction fut d'autant plus surprenante pour les Iraniens que la cravate était largement entrée dans les moeurs et il fut particulièrement difficile pour les plus âgés d'abandonner ce geste quotidien). Je ne sais pas ce qu'attendaient les protagonistes de ce lamentable strip-tease, je suis même certaine que chacun est reparti en étant persuadé d'avoir marqué un point. L'islamisme est pourtant l'unique gagnant. Il ne peut que se réjouir de voir ses principes si bien intégrés à défaut d'être compris, analysés et combattus en conséquence.