C'est un rituel auquel Nicolas* se soumet chaque soir, ou presque, depuis cinq ans. Après sa journée de travail, ce quinquagénaire bordelais se connecte sur Facebook, et consulte les derniers messages envoyés au groupe "Vélos volés Bordeaux", qu'il a lui-même créé en 2017 après la disparition du vélo de son beau-fils. Témoignages après témoignages, l'homme relaie chaque photo de VTT, bicyclettes ou autres vélos à assistance électrique (VAE) déclarés volés par les cyclistes de sa ville, signale les profils douteux de revendeurs sur Internet, ou conseille les victimes sur les démarches à suivre en cas de vol... Et le travail est colossal.

"En une nuit, j'ai déjà huit annonces en attente pour déclaration de vol", assure Nicolas ce mardi matin, après avoir validé "pas moins de 38 annonces entre le 16 et le 24 octobre dernier". "Je suis maintenant à 2600 abonnés sur Facebook, et les messages n'arrêtent pas. C'est en augmentation constante depuis cinq ans", explique-t-il, déterminé à enrayer, tant bien que mal, le phénomène. "Parfois, c'est comme un jeu de piste. Soit le vélo est revendu directement sur Internet ou sur certains marchés de la ville, et la communauté arrive à le retrouver. Soit il est destiné à être mis en pièces et revendu séparément, ce qui arrive souvent pour les vélos haut de gamme. Et là, c'est plus compliqué".

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Alors que la pratique du vélo a augmenté de 11% au cours des huit premiers mois de l'année 2022 par rapport à la même période en 2021, et de 33% par rapport à 2019, selon le baromètre publié le 7 septembre dernier par le réseau Vélo & Territoires, de nombreux groupes similaires à celui de Nicolas voient le jour à Lille, Strasbourg, Nantes, ou Paris. "Je me suis fait voler deux vélos près de la Porte de Clignancourt samedi soir après minuit. Ils étaient solidement attachés", regrette ainsi un membre du groupe "Vélos volés Paris/Banlieue", photos à l'appui, tandis qu'un autre tente de retracer l'origine d'un vélo d'occasion trouvé sur Internet avant de contacter le vendeur pour une transaction. "Entre la crainte d'acheter un vélo volé et la peur de ne jamais retrouver le sien après l'avoir attaché dans la rue, le vol est devenu l'un des principaux freins à la pratique du vélo", déplore Olivier Schneider, président de la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB).

En septembre 2020, une étude réalisée par le bureau de recherche 6T auprès d'adultes résidant au sein d'une agglomération de plus de 200 000 habitants indiquait ainsi qu'un tiers des cyclistes équipés se seraient déjà fait voler leur bicyclette au moins une fois, et que cet incident aurait provoqué l'abandon de la pratique du vélo pour 8% d'entre eux. En parallèle, 46% des cyclistes déclaraient alors qu'il leur arrivait "de renoncer à utiliser ce mode de transport par crainte du vol" - une proportion qui atteignant 60% chez ceux en ayant déjà été victimes.

"Il n'y a plus de limites"

Selon les dernières données officielles concernant le vol de vélos, publiées par l'Insee en 2019 dans son enquête "Cadre de vie et sécurité", 361 000 vols et tentatives de vol auraient été répertoriés en 2018. "Mais depuis, les témoignages de nos adhérents et nos différentes enquêtes nous indiquent que ce chiffre a fortement augmenté : je parlerais plutôt de 500 000 vélos volés en France chaque année", estime Olivier Schneider. Entre l'explosion de la demande et l'augmentation du prix de certains vélos - comptez en moyenne entre 1500 et 2000 euros pour un VAE -, le président de la FUB tient d'ailleurs à avertir sur les différents profils des voleurs. "Ça va du simple fêtard ivre qui a besoin d'un VTT pour rentrer chez lui le samedi soir au réseau international qui démonte, stocke et revend le matériel en pièces détachées, tout en passant par les petits voleurs isolés qui se spécialisent en comprenant qu'il y a un réel marché noir sur Internet". Selon lui, les techniques de vol seraient d'ailleurs "de plus en plus audacieuses". "Certains vont même jusqu'à scier les arceaux avec du matériel lourd pour détacher les vélos. D'autres savent déjà ce qu'ils cherchent, et visent des vélos haut de gamme qu'ils ont promis à la vente avant même de les avoir volés. Il n'y a plus de limite".

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Cycliste en région parisienne, Emilie en a plusieurs fois fait les frais. En dix ans, cette directrice marketing s'est ainsi fait voler quatre vélos, pour un préjudice qu'elle estime à environ 2500 euros. La première fois, cette Francilienne ne retrouve que le léger cadenas en spirale de son vélo "découpé" après avoir assisté au semi-marathon de Vincennes. Les deux fois suivantes, les voleurs réussissent à briser les grosses chaînes dans lesquelles elle avait investi pour attacher son matériel au mobilier urbain. "Ça s'est passé une fois en pleine rue, et une fois devant le RER... Ils étaient systématiquement attachés, parfois même par deux cadenas, et personne n'a jamais rien vu". Après plusieurs déconvenues, Emilie choisit finalement d'investir dans un vélo électrique à plus de 1600 euros l'hiver dernier. Mais au mois de septembre, il lui sera volé en quelques secondes à peine. "Je l'ai laissé deux minutes contre la porte d'un commerce pendant que je déposais un colis. C'est allé extrêmement vite, je n'ai rien vu. Depuis, j'ai réalisé que le vélo est devenu comme un téléphone portable ou un sac à main : si on ne le surveille pas, il part dans la minute", regrette-t-elle.

"Il convient de toujours cadenasser son vélo, même pour un arrêt de quelques minutes en plein jour dans un lieu passant, dans un endroit réputé sûr, un lieu clos ou privé", rappelle la Préfecture de police de Paris à L'Express, indiquant que 13 018 faits de vols de vélo ont été enregistrés sur l'année 2021 à Paris, dans les Hauts-de-Seine, en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne, contre 12 240 en 2020. "Les enquêtes réalisées sur les vols de vélo ne font pas état de réseaux organisés sur l'agglomération parisienne", assure néanmoins la Préfecture, alors que 12 002 vols ont déjà été recensés dans cette zone durant les neuf premiers mois de l'année 2022. Pour tenter de retrouver au plus vite les vélos volés, les agents de police précisent également que tous les cycles neufs et d'occasion vendus en France par les professionnels - à l'exception des modèles pour enfants -, doivent être marqués, depuis le 1er janvier 2021, d'un numéro unique inscrit dans le "fichier national des cycles identifiés". En dix mois, 3,6 millions de vélos auraient ainsi été "marqués" en France, selon les chiffres communiqués à L'Express par l'Association de promotion et d'identification des cycles (APIC).

"Le risque est grand"

Mais pour certains élus, cela ne suffit pas. Adjoint délégué au maire de Montreuil (Seine-Saint-Denis) en charge des mobilités, Olivier Sterne insiste ainsi sur la nécessité de développer "au maximum" les infrastructures permettant aux cyclistes de stationner leurs vélos en ville. "C'est l'un des principaux leviers pour s'attaquer aux vols", estime-t-il. Dans sa commune, 300 000 euros sont par exemple dédiés chaque année à la pose de nouveaux arceaux, tandis que 20 Vélobox - abris permettant de garer de manière sécurisée six vélos - ont été installés depuis 2018, pour un coût total de 127 620 euros hors taxe. "L'abonnement est de 15 euros par trimestre, et de 50 euros à l'année pour les utilisateurs... Mais ces places sont déjà saturées, tant la demande est forte", commente l'adjoint au maire. "La liste d'attente ne désemplit pas", confirme Fabien Ripaud, responsable marketing de l'entreprise Altinnova, qui conçoit et entretient certaines de ces Vélobox un peu partout en France. "À Lille, on a commencé par deux boxes de stationnement résidentiel il y a deux ans. Aujourd'hui, on en a plus de 150", illustre-t-il.

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Même bilan à Nantes, où Nicolas Martin, vice-président de la métropole en charge des mobilités douces, rappelle qu'un budget de deux millions d'euros a été débloqué sur le mandat, "uniquement pour améliorer le stationnement vélo". "L'usage du vélo se développe de façon quasi-exponentielle à Nantes, il fallait trouver des solutions", plaide-t-il, citant pêle-mêle les 700 places créées à la "Cyclo Station" de la Gare de Nantes, les 460 places de parking sécurisées en accès gratuit disponibles dans la ville, ou encore les 1100 places payantes disponibles sur abonnement. "Il y a également un peu de pédagogie à faire pour ne pas se faire voler son vélo : au vu de la qualité des vélos présents sur le marché, la tentation pour les voleurs existe. Et le risque est grand", admet l'élu, alors que 1087 plaintes pour vol de vélo ont été déposées auprès de la police de Nantes en 2021 - soit 90 par mois.

De leur côté, certaines entreprises redoublent d'inventivité pour proposer à leurs clients de nouvelles solutions pour éviter ces fameux vols. C'est le cas de la start-up Sharelock, créée en mai 2020, qui permet à ses utilisateurs de bénéficier d'un cadenas sécurisé et connecté, apposé à du mobilier urbain un peu partout en ville. "Depuis votre Smartphone, vous pouvez vérifier qu'un cadenas est disponible à destination, et le bloquer ou le débloquer quand vous le souhaitez", explique Alexandre Molla, co-fondateur de l'entreprise. En deux ans, plus de 1000 cadenas ont ainsi été déployés par Sharelock, principalement en Ile-de-France et dans la ville de Nice. D'autres sociétés, comme Hoot Bike ou Invoxia, proposent même à leurs clients d'investir dans un traceur GPS pour quelques centaines d'euros, afin de retrouver leurs vélos en cas de vol. "Si votre vélo bouge, le traceur se réveille, et vérifie si votre téléphone est à proximité. S'il ne l'est pas, vous pouvez être alerté en quinze secondes, et vous recevrez sa position GPS", décrypte Rémi Chenu, co-fondateur de Hoot Bike. En deux ans d'activité, l'entreprise a déjà conquis 2500 utilisateurs. "On est en très forte croissance, avec des ventes tous les jours. Sur les cinq vols de vélo qui nous ont été rapportés depuis le début de l'année, tous ont été retrouvés".

*Le prénom a été modifié.