Les évènements relatés par le service de renseignement datent du 2 septembre 2022 et concernent le lycée Joliot-Curie de Nanterre (Hauts-de-Seine), actuellement au coeur de la tempête médiatique, après le placement en garde à vue de quatorze jeunes à la suite d'un blocus devant l'établissement, ce mardi 11 octobre. "A l'occasion de la rentrée scolaire, une dizaine de jeunes filles de confession musulmane a tenté de pénétrer dans le lycée Joliot-Curie en portant des vêtements religieux (...) pour certaines un voile, et pour d'autres une abaya", alerte cette note de la direction du renseignement de la Préfecture de police (DRPP) de Paris, datée du 7 septembre dernier, dont L'Express est en mesure de révéler le contenu. "Puis, le 5 septembre, trois jeunes filles ont de nouveau tenté de pénétrer dans le lycée, revêtues d'une abaya", indiquent les agents de renseignement, dont le service est compétent à Paris et dans les trois départements de la petite couronne parisienne.

Une offensive qui s'inscrit dans le contexte d'une année scolaire 2021-2022 "déjà marquée par des tensions en matière d'application des principes de la laïcité au sein du lycée", selon les fonctionnaires. Or, cette année, la nouvelle direction entend rester "très ferme", ce qui a surpris cette poignée d'élèves. "Selon la direction du lycée Joliot-Curie, l'origine de l'incident survenu le 2 septembre semble davantage provenir de la méconnaissance par les jeunes filles de cette nouvelle attitude, plutôt que d'une réelle volonté de provoquer", écrit la DRPP, qui révèle que les lycéennes concernées sont des "élèves de première et terminale".

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Le document livre des détails sur les pratiques récentes au sein de ce lycée et la façon dont la direction actuelle entend y remédier. Ainsi, "si jusqu'à présent, les jeunes filles de confession musulmane bénéficiaient d'une certaine souplesse de la part de l'établissement à propos de leur tenue (possibilité de garder un sous-hijab ou port de bandeau autorisé...), désormais le port de tout vêtement ou accessoire à connotation religieuse n'est plus toléré dans l'enceinte de l'établissement ", écrit la DRPP. Le texte rappelle également que "le changement de tenue, s'il s'avère nécessaire, doit en outre s'effectuer dès avant la grille d'entrée, et non plus dans les toilettes du lycée". Ces dernières années, les élèves ont eu en effet la possibilité de remettre et enlever leurs signes religieux non pas avant d'entrer dans le lycée, mais à l'intérieur de celui-ci. La note de la DRPP révèle ainsi que certaines "jeunes filles de confession musulmane avaient l'habitude de se dévoiler avant d'assister aux cours" dans les "toilettes du rez-de-chaussée du lycée".

Dans son livre La méthode Barbara (Fayard), publié le 12 octobre dernier, l'ancienne proviseure Barbara Martin revient justement sur ses années passées à la tête du lycée Joliot-Curie, entre 2018 et 2021. Un établissement de 1 700 élèves, régulièrement sous tension, qui a déjà essuyé plusieurs crises par le passé, et où "le voile est porté par quarante élèves", révèle l'auteure. "Quelques semaines après mon arrivée, une professeure me prévient que certaines filles remettent leur voile dans les toilettes du rez-de-chaussée du lycée avant de sortir de l'établissement, ce qui est interdit", explique Barbara Martin dans son ouvrage. La proviseure explique avoir "réglé le problème très simplement, dans le calme" en installant un miroir à l'entrée de l'établissement pour que les jeunes filles qui le souhaitent puissent remettre leurs voiles avant de sortir. D'après une source proche du ministère, l'initiative est loin d'avoir fait l'unanimité. "Une telle mesure va totalement à l'encontre de la loi de 2004 qui interdit le port de religieux ostensibles à l'intérieur d'un établissement scolaire, s'insurge cette source. Lorsque de telles habitudes sont prises, il est compliqué de revenir en arrière car les élèves ne comprennent pas pourquoi ce qui était un temps permis ne l'est plus".

Plusieurs points de crispation

Quelques jours après cette rentrée scolaire de septembre 2022, la tante d'une élève a, par ailleurs, lancé une pétition sur Change.org intitulée "Refus d'accès à l'éducation pour motif : Vêtements musulmans". Ce texte a recueilli plus de 2 000 signatures à ce jour. "Ma nièce et une poignée de ses camarades se sont vu refuser l'accès de leur lycée au motif que leurs vêtements étaient "musulmans", écrit la personne à l'origine de cette démarche. "Le but de cette pétition est de mettre en lumière les comportements abusifs de certains chef.fe d'établissement à l'encontre des minorités et de faire en sorte que l'école que nous finançons soit un environnement propice à l'ouverture et la tolérance et que le terme laïcité soit observé dans sa définition littéraire et non politique !" La note des services de l'Etat fait mention de cette pétition, précisant que "localement, le climat semble apaisé sur ce sujet".

Quant au fameux miroir, il a bel et bien été retiré il y a déjà plusieurs mois, signe d'une reprise en main de la direction de l'établissement. L'académie de Versailles, contactée par L'Express, explique que la "situation", pointée par la note des renseignements, n'a concerné que "quelques jeunes filles à la rentrée". "Conformément à la loi de 2004 et aux préconisations du vadémécum, elles ont été reçues par la direction dans le cadre d'un dialogue constructif et ont accepté l'application du principe de laïcité", ajoute-t-elle.

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Depuis quelques jours, le lycée Joliot-Curie est pourtant devenu le théâtre de vives tensions. Ce lundi 10 octobre, des élèves ont tenté à plusieurs reprises de bloquer l'établissement, ce qui a donné lieu à quatorze interpellations mardi dernier, à la suite de jets de projectiles et tirs de mortiers d'artifice en direction des forces de l'ordre. Puis deux autres interpellations ont eu lieu ce jeudi après de nouvelles échauffourées entre jeunes (tous ne font pas partie de l'établissement) et policiers. Une enquête, confiée à la sûreté territoriale des Hauts-de-Seine, a été ouverte pour attroupement armé par des individus masques et violences aggravées sur personnes dépositaires de l'autorité publique, a précisé le parquet à l'AFP. Dans un communiqué, les personnels du lycée Joliot-Curie condamnent, quant à eux, "le déploiement tout à fait disproportionné et même surréaliste des brigades anti-émeutes devant le lycée".

Des motivations diverses

Ces manifestations de lycéens ont plusieurs motifs. Le cadre d'application de la laïcité en fait partie. Plusieurs élèves réclament en effet le droit de porter certaines tenues, comme l'abaya (que beaucoup préfèrent qualifier aujourd'hui de "longue robe"). Or ce vêtement peut être interdit au sein d'un établissement scolaire s'il est démontré qu'il s'inscrit dans une démarche à caractère religieux. Selon certains élus syndicaux, enseignants ou élèves, cette dernière revendication serait considérée comme secondaire. Le 12 octobre, le député de la Nupes Louis Boyard accusait d'ailleurs "l'extrême droite" de "faire tourner une fake news". "Alors que 14 lycéens ont été placés en garde à vue après avoir été matraqués et gazés au lacrymo, il a été inventé que leur blocus aurait été 'contre la laïcité'", avançait-il avant de dérouler leurs autres revendications.

Les élèves entendaient, en effet, également protester contre la fin du dispositif d'aide aux devoirs. Le 13 octobre au soir, l'académie a annoncé dans un communiqué que "pour assurer un climat scolaire serein", elle allait "renforcer le dispositif d'aide aux élèves dès le 17 octobre". Elle déploiera bientôt deux assistantes pédagogiques pour "accompagner les élèves qui en feront la demande". La mobilisation des lycéens intervient également en soutien de Kai Terada, un enseignant muté dans un autre établissement "dans l'intérêt du service", après avoir été suspendu. Les agents de la DRPP évoquent dans leur note cet "autre point de crispation". Il y est question des "récents déplacements imposés à trois enseignants", ainsi que de "la suspension d'un professeur qui assure également la fonction de délégué syndical". A ce moment-là, un mouvement de grève était en cours au sein du lycée pour soutenir l'enseignant en question, Kai Terada, co-secrétaire de SUD Education 92. "Aucune action locale de voie publique n'est envisagée à ce jour", était-il stipulé dans cette note. Un point démenti par les faits un mois plus tard.