C'est un déferlement de violences et de coups, un passage à tabac en règle. Jeudi, le média Loopsider a révélé des images de vidéosurveillance montrant un producteur de musique violemment frappé par des policiers à l'entrée de son studio dans le XVIIe arrondissement de Paris pendant de longues minutes. Les quatre fonctionnaires ont été suspendus et le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a demandé leur révocation, les accusant d'avoir "sali l'uniforme de la République". Des propos qui n'ont pas suffi à éteindre l'incendie tant la vague d'indignation est grande.

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D'autant que ces rélévations interviennent seulement trois jours après l'évacuation musclée d'un camp de migrants place de la République à Paris. Là encore des comportements de brutalité policière avaient été filmés. Des enquêtes ont été ouvertes, confiées à l'IGPN, la "police des polices". Une séquence désastreuse pour l'exécutif en plein débat sur le projet de loi sécurité globale et son controversé article 24 sur la diffusion de l'image des forces de l'ordre. En réalité, le débat est bien plus ancien, relancé en juin dernier, après la mort de Georges Floyd lors d'un contrôle outre-Altantique et une vague de mobilisation en France. Entre accusation de violences, de racisme et soupçon d'impunité, les forces de l'ordre vivent une nouvelle période compliquée. Interview et décryptage avec le spécialiste de ces questions Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip) et co-auteur de Vis ma vie de flic avec Juliette Alpha.

La révélation en quatre jours de deux faits de violences policières présumées a connu un fort retentissement. Ces affaires relancent le débat sur les violences policières, cinq mois après une forte mobilisation et d'importantes manifestations. Où en est-on ?

Mathieu Zagrodzki : Le débat a pris de l'ampleur il y a plus de trois décennies, avec l'affaire Malik Oussekine. Mais il s'est accéléré ces dernières années du fait des nouvelles technologies. Nous sommes tous équipés aujourd'hui de smartphones performants et de plateformes de réseaux sociaux où publier les vidéos. On ne voyait pas forcément ces faits avant. Ils étaient pourtant dénoncés par des militants des quartiers populaires et des associations de défense des droits humains. Il faut remettre aussi ce débat dans le contexte post-gilets jaunes. Lors de ces manifestations, de nombreuses personnes qui n'avaient jamais eu affaire à la police ont pris des coups ou connaissent des proches qui ont été dans cette situation. Or, plus on voit d'images de violences illégitimes, plus on y devient sensible. Il y a un effet boule de neige qui fait prendre conscience à des gens jusqu'alors indifférents à la chose que cette problématique existe.

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La séquence que nous vivons depuis quelques mois est difficile pour la police. Ce qui est également marquant, c'est le mouvement de balancier entre d'un côté l'idée que les policiers sont des victimes et de l'autre l'idée qu'ils peuvent être excessivement violents. Ces deux sentiments alternent au fil des événements. Les forces de l'ordre ont été en première ligne lors de la dernière vague d'attentats terroristes, mais elles ont également été la cible d'attaques les visant directement comme à Herblay (Val-d'Oise) ou au commissariat de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), des événements qui ont marqué la profession. Mais, un mois plus tard, le mouvement de balancier va dans l'autre sens, avec les vidéos révélées cette semaine qui véhiculent le sentiment d'une impunité policière.

Comment l'expliquez-vous ?

Nous vivons une époque marquée par l'émotion et la surréaction du fait des réseaux sociaux, de l'importance des images mais aussi des clashs. Il y a une forte polarisation de l'opinion publique. Les positions de la frange pro-police - parfois caricaturales dans son soutien, comme si les forces de l'ordre n'avaient aucun tort - et du camp mobilisé contre les violences policières - qui oublie parfois que la police est aussi l'objet d'agressions - sont de plus en plus irréconciliables. Cette opposition m'inquiète car ce n'est plus un débat mais une succession d'invectives.

Comment Gérald Darmanin peut-il s'en sortir politiquement ?

Le ministre de l'Intérieur est vraiment coincé entre les exigences de transparence et de justice et la demande des policiers d'être soutenus et de bénéficier de moyens supplémentaires. C'est un équilibre impossible. L'un des paramètres à prendre en compte lorsque l'on travaille sur la police en France, c'est la puissance voire la surpuissance des syndicats. Les organisations ont longtemps joué de facto le rôle de porte-parole avec le quasi-monopole du commentaire des affaires judiciaires dans les médias. Le morcellement du paysage syndical accentue la concurrence et cette espèce de fuite en avant qui les conduit à aller toujours plus loin dans les formules-choc. Dès qu'un ministre dévie de cette ligne de défense de la profession, il reçoit une volée de bois vert. Ce fut le cas de Christophe Castaner en juin dernier. Même sans aller aussi loin, le simple fait de dire qu'il y a un problème, qu'il faut réfléchir aux méthodes de travail, provoque une levée de boucliers. Depuis Charles Pasqua, on parle du ministre de l'Intérieur comme du "premier flic de France". C'est une sorte de péché originel car cette expression place le ministre dans un rôle de chef de meute. Tout en sachant par ailleurs qu'il ne représente pas que les policiers mais aussi les gendarmes, les pompiers, les agents de préfecture. Surtout, c'est un politique censé être au-dessus des revendications corporatistes.

Un sentiment d'impunité se développe dans la population. Qu'en est-il ?

Toute la difficulté pour répondre à cette question est le manque de visibilité sur l'ensemble de la chaîne pénale. L'IGPN communique sur le nombre de policiers mis en cause. Mais les suites judiciaires, qui ne relèvent pas de l'IGPN, ne sont pas communiquées. Quand les faits sont jugés au pénal, on n'a pas forcément de vision globale du taux de condamnation. Ceci étant dit, on sait que peu finissent en prison même après avoir commis des actes graves.

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L'institution, la hiérarchie, les collègues peuvent exercer une protection. C'est une constante à travers le monde : la solidarité est au coeur du noyau culturel policier, avec derrière l'idée qu'on fait face à l'adversité ensemble et qu'il faut se serrer les coudes. La deuxième chose à noter, c'est que parler, c'est prendre le risque d'être considéré comme le traître en interne et de subir des répercussions négatives en termes d'ambiance de travail voire de carrière.

Quelles conséquences le développement de ce sentiment peut-il engendrer ?

Que cette idée que les forces de l'ordre peuvent faire ce qu'elles veulent sans jamais être sanctionnées corresponde ou non à la réalité ne change rien au fait que ce sentiment d'impunité est de nature à entamer la légitimité policière. Ce qui est un énorme problème. Le travail de la police, son efficacité, sa bonne marche s'appuient sur la coopération de la population. Si on tombe dans une spirale où la police est vue comme une force violente qui ne rend pas de comptes, sa légitimité va forcément chuter. Si les citoyens vous considèrent comme une autorité reconnue, ils vont se plier à vos demandes sans résister. Si ce pilier s'effondre, cela rend le travail des effectifs beaucoup plus compliqué sur le terrain. Le problème de défiance et l'hostilité réciproque étaient jusqu'alors très circonscrits dans les quartiers populaires et chez les supporters de foot. Or, le problème est plus général, il porte sur la relation entre la police et les gens qui questionnent son action ou lui résistent. La gestion du conflit est relativement ignorée dans ce pays alors que ce n'est pas le cas en Angleterre, en Allemagne ou dans les pays scandinaves. C'est la conséquence d'un schéma politique ultra-centralisé où le bien commun vient de l'Etat. Cette idée imprime dans les institutions, dont la police. Son identité professionnelle repose sur cette incarnation d'une sorte d'autorité suprême, au-dessus de la mêlée, qui n'aurait pas besoin de se justifier.

Comment sortir de cette spirale négative ?

Peu de choses sont mises en place pour que la situation s'améliore, les deux côtés campent sur leurs positions sans que chacun fasse un pas vers l'autre. On regarde beaucoup ce débat au niveau national, avec quelques figures médiatisées de part et d'autre, mais il se décline aussi à un échelon local. Or, les occasions d'échanges entre policiers et la population se résument souvent à des situations désagréables lors de contrôles d'identité, d'interpellations, de dépôts de plainte ou des appels passés au 17. Ce qui manque en France, ce sont des moments où policiers et citoyens se parlent en dehors de ces cas de contrainte et d'urgence. Cela peut être lors de réunions organisées police/population mais aussi lors de patrouilles pédestres qui sont devenues très rares, du moins dans une forme non offensive par rapport à une approche fondée sur le dialogue. Résultat, il n'y a presque plus de situation avec la possibilité de se parler d'égal à égal.