On avait découvert Thomas Cantaloube et sa capacité à réinventer joyeusement le roman d'aventures avec son Requiem pour une République. Il y explorait les soubresauts métropolitains de la guerre d'Algérie, jusqu'au massacre du 17 octobre 1961. Son récent Frakas nous entraîne dans un pan plus secret de l'Histoire, celle du Cameroun de 1962 et de la "décolonisation à la française". Le hasard des enquêtes et des péripéties de la vie y entraînent ses truculents personnages - Luc Blanchard, l'ex-policier devenu journaliste façon Rouletabille, Antoine Lucchesi, le bandit désormais marseillais, et Sirius Volkstrom, improbable allié, hier ennemi, maintenant du bon côté.

LIRE AUSSI : Une année, un polar (1/5) : Atlanta, 1948

Officiellement, l'ex-colonie allemande, placée sous tutelle franco-britannique en 1919, a accédé à l'indépendance en 1960. Mais la France ne lâche pas si facilement le pouvoir. En métropole, on parle pudiquement d'"opérations militaires". "La France a aidé à y remettre un peu d'ordre jusqu'en 1959 et maintenant elle appuie techniquement le gouvernement du pays pour éteindre les derniers troubles, mais tout cela n'est que très banal sur le continent", résume, dans le livre, un conseiller du gouvernement français. Du côté des indépendantistes camerounais, qui utilisent la partie du pays sous tutelle anglaise comme base arrière de leur lutte, la version est toute autre : " C'étaient de véritables crimes de guerre, des villages entiers dévastés, des champs brûlés, les femmes et les enfants séparés, les hommes envoyés dans des baraquements cernés de barbelés et de miradors." Au total, il y aura près de 120 000 morts entre 1959 et 1962, sans que la métropole ne s'en soucie, ni même ne le sache.

La naissance de la Françafrique et de ses drôles de personnages

La présence française prend bien d'autres formes. Les nervis des services secrets s'en donnent à coeur joie, notamment pour assassiner des opposants de l'Union des populations du Cameroun avec des méthodes d'empoisonnement (l'anisette au thallium) que les services russes s'emploient aujourd'hui à perfectionner. On croise aussi la Main rouge, un groupuscule de défense de l'Algérie française manipulé par l'Etat, qui se cherche d'autres terrains de jeu. On assiste, enfin, à la naissance de la "Françafrique" et à l'émergence de personnages bientôt incontournables comme Jacques Foccart, ce proche du général de Gaulle, devenu "secrétaire général des Affaires africaines et malgaches, un titre fort innocent pour un homme et un poste qui ne l'étaient pas".

Ils se révèlent prompts à capter les ressources naturelles de ce riche pays, mines, forêt et bientôt pétrole. Les accords se concluent au détriment des locaux, les appels d'offres sont biaisés pour profiter aux proches du pouvoir gaulliste. Aux premiers, la remise en état des routes et la construction des infrastructures, aux Français malins, l'essentiel des recettes et des bénéfices au motif que "c'est la grandeur de la France que d'accompagner ses anciennes colonies et de bâtir un partenariat pour l'avenir", selon le mot d"un de ces opportunistes. Pour plus de clarté, Thomas Cantaloube précise à la fin de Frakas ce qui relève des faits réels et de son imagination. Et cite un livre d'enquête, qui lui a servi de source : Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971 de Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa (La Découverte). Pour ceux qui voudraient aller plus loin.

Frakas, par Thomas Cantaloube. Gallimard, 432 p., 19 ¤.

La semaine prochaine : 1983 à Belfast, par Adrian McKinty.