La vie en confinement chamboule le quotidien. Un voyage au bout de l'ennui pour beaucoup. La galère du télétravail souvent. Des vacances inattendues pour certains jeunes. Mais pour la plupart des femmes, une chose est sûre : c'est loin d'être une sinécure... un peu comme d'habitude. "Les débuts ont été compliqués. Je devais être la cheffe d'orchestre : organisation du travail de classe, des cours de yoga, de la routine quotidienne, les menus, la couture des masques. Tout mettre en place pour que chacun se sente bien, au risque de totalement m'oublier...", confie Emilie, confinée avec son compagnon et leurs deux enfants, de 4 ans et 9 mois.

Cette pression n'est pas nouvelle pour cette Parisienne de 40 ans, ancienne responsable presse, licenciée après son congé maternité. Le confinement l'a cependant intensifiée. "Il amplifie une forme d'instinct de fonctionnement qui le reste du temps est noyé dans le quotidien. Pas forcément 'faire', mais de 'penser à faire'", explique-t-elle. Le constat s'impose : "je veille constamment au bien-être des autres et le mien passe au second plan."

Des "superwomen" épuisées pendant le confinement

Pour Sabrina, 26 ans, cela va encore plus loin : "Mon mari est en chômage partiel. Il passe son temps sur sa console, comme il ne peut plus sortir avec ses amis. "Parfois il aide pour les cours de la petite, très bien. Mais pour le reste, tout repose sur moi : les courses, les repas, les appels, les nouvelles à donner à la famille... La liste est trop longue. Je souffle quand moi ?", s'interroge-t-elle, affirmant être "sur le point de craquer" - même si son compagnon ne la prend pas au sérieux, selon elle.

Des femmes épuisées, obligées de penser à tout, et encore plus en cette période où l'ensemble de la vie sociale se passe dans le foyer. Ce syndrome du "vase qui déborde" est loin d'être inconnu et a même un nom : la "charge mentale", que la chercheuse Nicole Brais de l'Université Laval de Québec définit comme le "travail de gestion, d'organisation et de planification qui est à la fois intangible, incontournable et constant, et qui a pour objectifs la satisfaction des besoins de chacun et la bonne marche de la résidence."

Preuve de cette inégalité femmes-homme : 73% des Françaises affirment faire plus de tâches domestiques et ménagères que leur conjoint selon une étude Ifop publiée en octobre dernier. Un constat qui s'accentue avec cette période où chacun, parents et enfants, doit rester à la maison pour de longues semaines. "Pour moi, la charge mentale, c'est quand le confinement ne change rien. Je gère nos deux enfants, les repas, les lessives, les devoirs... C'est juste que je ne me déplace plus. On est pourtant tous les deux en télétravail", peut-on lire sur le compte Instagram "taspensea" (T'as pensé à") qui compile les témoignages sur le sujet.

"Une forme d'amplification de ce qui existe habituellement"

"Le foyer, depuis le développement de l'industrialisation au XVIIIe siècle, est devenu l'espace privilégié des femmes. Il y a une empreinte historique très forte", analyse auprès de L'Express Christine Castelain-Meunier, sociologue au CNRS, enseignante à l'École des hautes études en sciences sociales, auteure de L'instinct paternel (Larousse, 2019). Dans le passé, la sphère publique était le domaine des hommes - le politique, l'économique, les lieux publics -, dominant la sphère privée à laquelle appartenaient les femmes. Certes, les temps ont changé, mais "cette variable perdure et est révélée par le confinement" explique Christine Castelain-Meunier.

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Dimanche, vingt-trois députés ont ainsi mis en garde dans une tribune parue dans Le JDDcontre "le risque réel que le confinement exacerbe les inégalités domestiques" et alerté sur la charge mentale qui pèse sur les femmes. "Il met en lumière le rôle qu'elles jouent dans ces foyers. Ça amplifie d'autant plus leurs responsabilités et la charge mentale qu'elles subissent. Il n'y a plus d'aller-retour, de cours par les enseignants, de cantine le midi...On est dans un bocal", explique à L'Express Fiona Lazaar, députée La République en Marche, vice-présidente de la Délégation aux droits des femmes, à l'initiative de la tribune.

"Cette charge revient en grande majorité aux femmes, qui sont par ailleurs nombreuses, en parallèle, à devoir continuer à mener de front leur activité sur le terrain - soignantes, caissières, enseignantes, assistantes maternelles... - ou bien sous forme de télétravail. Ce sont aussi les femmes qui dans l'immense majorité des cas (84%) sont à la tête des près de 2 millions de familles monoparentales du pays et qui doivent gérer, seules, la vie du foyer", peut-on lire dans cette tribune.

Vers une prise de conscience

Comment s'en libérer ? "C'est une responsabilité qui doit être partagée. Le confinement peut être un moment pour l'introspection, une opportunité positive pour faire avancer les choses dans le bon sens", veut croire Fiona Lazaar. Concrètement, les femmes n'ont pas à être des "superwomen", à la fois "enseignantes, cuisinières, as du ménage, et télétravailleuses à plein temps", comme le souligne la tribune.

Emilie en a parlé à son compagnon dès la deuxième semaine du confinement. "Il a eu une prise de conscience, affirme-t-elle. Il a dû prendre plus de choses en main et surtout participer plus à l'organisation. De mon côté, j'ai lâché sur les recettes de femme parfaite de confinement : pâtisserie, yoga, bienveillance avec les enfants..."

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Selon la sociologue Christine Castelain-Meunier, il y a déjà un changement avec la jeune génération, avec une charge mentale mieux répartie - même si elle l'est toujours inégalement. "Prendre le temps de communiquer, réfléchir à ce qu'il y a à faire, penser au partage des responsabilités... Je pense que ça va aller dans le bon sens. Cette charge mentale est révélée par le confinement, et cela accélère la prise de conscience."