Le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a expliqué que cette session 2020 serait placée sous le signe de la "bienveillance". Pour quelles raisons selon vous ?
En pleine période de pandémie, l'institution n'avait d'autre choix que d'annuler toutes les épreuves et de recourir au contrôle continu. On peut dire qu'elle a opté pour la moins mauvaise des solutions. Dans un premier temps, seul l'oral de français avait été maintenu. Puis la cohérence s'est imposée et cette épreuve a, elle aussi, été annulée. Il est normal que les lycéens, déjà victimes de nombreux bouleversements cette année, bénéficient d'une certaine indulgence. Tout est fait pour que le taux de réussite au bac soit élevé. Beaucoup d'établissements ont arrondi les moyennes des notes de chaque trimestre au point supérieur. Ce système permet de repêcher certains candidats sans avoir besoin de leur faire passer les traditionnels oraux de rattrapage. Cette pratique est globalement bien acceptée par les parents, les élèves et les professeurs, parfois réticents à l'idée de faire passer des oraux alors que le risque sanitaire est encore présent. Enfin, le ministère est soucieux d'éviter que les candidats malheureux ne multiplient les recours. En augmentant le nombre d'admis, il diminue ce risque.
Bon nombre de parents dénoncent, en effet, des modalités d'obtention d'examen très floues...
Il est parfois difficile de savoir si ce flou résulte de l'improvisation ministérielle ou d'une stratégie. Moins les textes sont détaillés, plus ils permettent de réaliser des ajustements au dernier moment. Des textes trop précis débouchent sur des impasses. La polémique qui a accompagné la mise en place du contrôle sanitaire est assez symptomatique. Les parents, les élèves, les professeurs et chefs d'établissement ont dû faire face, pendant plusieurs semaines, à des injonctions contradictoires du style "tous les élèves doivent retourner à l'école" mais, en même temps, "les mesures sanitaires ne permettent pas l'accueil de tous les enfants". Finalement, on a dit aux établissements de faire comme ils pouvaient. On est un peu dans cette même logique avec le bac. Le ministère vise un taux d'admis au bac au moins équivalent à celui des années précédentes. Pour que cet objectif soit rempli, des bricolages sur les notes sont autorisés. Dans ces conditions, des ruptures d'égalité de traitement sont inévitables.
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Si, comme vous le prédisez, le nombre de reçus est particulièrement élevé, le bac 2020 sera-t-il perçu comme un bac "au rabais" ?
On s'était posé la même question en 1968. A l'époque, les épreuves du bac s'en étaient trouvées totalement bouleversées. Les candidats avaient passé l'examen sous forme d'oraux et le taux de réussite s'était envolé. Une étude d'Eric Maurin et de Sandra McNally a montré que ceux qui, au vu de leurs résultats scolaires, n'auraient sans doute pas décroché leur bac en temps ordinaire, ont obtenu globalement plus de diplômes. Par la suite, ils ont pu accéder, plus souvent que les générations de 1967 et 1969, à des postes de cadres ! Ce qui peut paraître rassurant. Mais la situation de 1968 est difficilement comparable avec celle d'aujourd'hui où le taux d'amis s'élève à 80% (contre moins de 20% en 1968). De surcroît, l'obtention du bac est aujourd'hui peu sélective puisqu'il ne permet plus l'accès à l'université. Les admissions dépendent désormais de Parcoursup et d'algorithmes tenus secrets et propres à chaque établissement supérieur. Le système de sélection est devenu opaque.
L'année s'annonce-t-elle plus calme pour les élèves qui feront leur entrée en terminale en septembre ?
Pour ces derniers, la situation risque d'être également compliquée. La première série d'épreuves communes de contrôle continu (E3C), mise en place cette année en classe de première, dans le cadre de la réforme du bac 2021, s'est déroulée dans des conditions très différentes selon les établissements. Ce qui avait engendré de nombreuses contestations aussi bien de la part des élèves que des professeurs. La session du troisième trimestre, censée se dérouler au moment de la période du confinement a, quant à elle, été annulée et remplacée par du contrôle continu "pur". C'est-à-dire que le jury se basera sur les notes du livret. Le principe d'égalité de traitement n'est, de nouveau, pas respecté et certains résultats seront probablement "bricolés". Le ministère, conscient de ces difficultés, vient d'annoncer le remplacement de ces E3C par des "épreuves communes" avec quelques aménagements. Mais, même si l'appellation change, leur organisation restera complexe et sera contestée. Les recherches nombreuses et concordantes démontrent que ces évaluations répétées sont des sources de stress pour les élèves et nuisent à leurs apprentissages. Voilà pourquoi un bac, passé en fin de terminale, reste la meilleure solution.
*Auteur de "Les pratiques d'évaluation scolaire", 2018, PUF.
