Le 2 novembre prochain, soit deux semaines après l'attentat de Conflans-Saint-Honorine, les élèves reprendront le chemin de l'école. En ce jour de rentrée, une minute de silence sera organisée dans les collèges et les lycées en hommage à Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie assassiné pour avoir montré des caricatures de Mahomet lors d'un cours sur la liberté d'expression. Bruno Charrier, professeur d'histoire-géographie à Marseille, tirant les leçons de ses expériences passées, insiste sur la nécessité d'effectuer un travail préparatoire en amont de ce moment de recueillement.
L'instauration de cette minute de silence, qui sera imposée dans tous les collèges et les lycées à la rentrée, en hommage à Samuel Paty, est-elle une mesure judicieuse selon vous ?
Ce n'est pas la minute de silence dont il y a lieu de discuter, naturellement. Mais il faut que cette solennité soit constructive plus que de façade. Après plus de vingt ans d'enseignement public dans le secondaire, j'ai eu l'occasion de vivre dans différents contextes ce type d'hommage traditionnellement mis en place après un événement traumatisant. En 2001, encore débutant, j'exerçais dans un collège classé ZEP-Zone Violence des quartiers Nord de Marseille. J'ai dû faire respecter à une classe de troisième la minute de silence décrétée par le président Jacques Chirac en hommage aux victimes du 11 septembre. J'avais été étonné qu'à la récréation, le principal du collège vienne en salle des professeurs pour nous inviter à la prudence, semblant entrouvrir la possibilité d'une dispense. Je n'imaginais pas, en tant que professeur d'histoire-géographie-éducation civique, que l'on puisse se soustraire ou biaiser. Or, en début d'heure, dès l'annonce aux élèves de cette minute de silence à l'issue du cours, j'ai dû affronter le refus frontal des trois-quarts de la classe. Ces élèves mettaient en avant l'argument du "deux poids-deux mesures" : pourquoi se recueillir pour ces victimes américaines et pas pour d'autres, tombées elles aussi, ailleurs, à cause d'autres formes de terrorisme ? En arrière-plan, il était surtout question du drame palestinien. Il fallut une heure entière d'argumentation serrée pour conclure : nous nous lèverions en hommage à toutes les victimes de tous les terrorismes dans le monde. Mais je fus désarçonné et cette expérience m'a durablement marqué.
Les enseignants sont-ils tous armés pour affronter les questions ou les objections éventuelles des élèves en ce type d'occasion ?
A ma connaissance non, et c'est un problème. Tous les professeurs sont évidemment des citoyens éclairés et investis, oeuvrant au service des valeurs de la République. Mais, de la même façon que je ne me mêlerais pas de questions polémiques qui relèvent de la science, je peux comprendre, inversement, qu'il soit inconfortable pour un collègue de mathématiques ou de physique, par exemple, de réguler une classe qui émettrait des objections inattendues nécessitant des références précise en termes de droit, d'histoire, de géopolitique ou même d'idéologies pour poser des réponses pertinentes, et éviter ainsi de rajouter du trouble au trouble. J'espère, à ce sujet, que la formation initiale et continue des enseignants offrira un jour un module transdisciplinaire obligatoire pour établir des pratiques fondées sur des conseils psychologiques et pédagogiques utiles à la bonne prise en charge d'une classe après un événement traumatique. En attendant, nous devons chaque fois répondre à l'injonction d'un décret, qui relève d'un temps politique qui n'est pas toujours celui du pédagogique.
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Comment faire dans ces conditions ?
Une minute de silence n'a de sens que parce qu'elle témoigne d'une adhésion active pour confirmer l'attachement à des valeurs communes, au-delà de nos différences. Mais, selon les situations, il faut sans doute admettre de la préparer spécifiquement afin d'éviter aux manifestations dissidentes d'éclore. Car exclure tout perturbateur le moment venu ne serait que le résultat diamétralement opposé à l'effet intégrateur précisément recherché par cette solennité. Je pense donc qu'il faut d'abord aider l'élève à mieux concevoir l'événement et ses enjeux pour le mettre à distance en réordonnant sa pensée à son sujet ; il faut ensuite parfois prendre le temps d'expliciter la fonction-même d'une minute de silence, car ce qui jadis allait de soi n'est plus vrai partout aujourd'hui ; enfin il faut s'employer à répondre sans passion aux questions exprimées.
Avez-vous vécu personnellement connu ces "manifestations dissidentes" ?
Oui, lors de la minute de silence organisée collectivement dans la cour au lendemain des attentats de 2015. Bien que minoritaires, trop nombreux furent et sont encore aujourd'hui les élèves qui considèrent une minute de silence comme une injonction à partager les mêmes affects et les mêmes opinions, sorte de diktat revanchard émanant de ce qui serait une police de la pensée à laquelle ils estiment devoir résister. C'est ceux-là qu'il faut rattraper, rassurer, instruire avant que d'enjoindre. N'oublions pas que cette génération, qui a grandi avec les attentats, ne réagit pas forcément comme nous, adultes, pourrions nous y attendre. Les quelques échanges que j'ai eus avec certains élèves sérieux et investis, pendant ces vacances, me l'ont confirmé.
Comment ces lycéens ont-ils réagi à l'assassinat de Samuel Paty ?
Il ne faut jamais généraliser, mais une tendance me semble à l'oeuvre. Cette "génération attentats" m'apparait répondre à l'effroi par un relativisme de préservation. Cela ne veut pas dire que ces jeunes sont indifférents à ce type de tragédie. Mais on peut observer une forme de protection qui assimile ces événements à des "faits divers", plus ou moins spectaculaires. Par ailleurs, la temporalité émotionnelle de cette génération, prise dans le tourbillon de media à flux continu où une actualité en chasse une autre, ne me semble plus la même que celle des adultes. Nos élèves changent d'émois à la vitesse d'une notification, et cela complique les choses. Car le 2 novembre, quinze jours après le drame de Conflans-Sainte-Honorine, il nous faudra revenir vers eux pour leur servir une assiette amère, désormais froide, pour laquelle nombreux sont probablement ceux qui n'auront pas d'appétit parce que déjà passés à autre chose sans penser à mal.
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Mais alors quel moment serait le plus adapté pour un pareil hommage ?
C'est la précipitation qui nous piège, qu'il s'agisse de procéder à l'hommage trop tôt après les faits, ou le jour-même d'une rentrée scolaire comme lundi prochain. Car le manque de temps pousse à recourir à des "pseudo-débats" ou moments de "libération de la parole" inappropriés à la préparation de la minute de silence. De quelle thèse ou antithèse serait-il ici question ? Et la classe peut-elle être une cellule de soutien psychologique ? Le recours à l'oral spontané expose en outre à l'expression possible d'un soft terrorisme de la parole qui peut trouver sa chambre d'écho dans nos classes. La plupart du temps, les élèves rétifs voient dans certains propos un moyen d'exister aux yeux de leurs camarades et d'embêter leur professeur ; plus rares - mais plus inquiétants aussi - sont ceux qui en profitent pour manifester une posture idéologique fondée sur des arguments fallacieux et influents du type "pourquoi, honorant la liberté d'expression par cette solennité, ne laisserait-on pas ma liberté de conscience exprimer publiquement mon opposition ?". Il faut donc instaurer un temps pédagogique spécifique et mieux pensé pour éviter de favoriser ces expressions de dés-adhésion, dont les plus fréquentes ne sont cependant pas les plus bruyantes : le coup d'oeil au camarade comme le haussement de sourcil ou d'épaules en disent silencieusement parfois plus long.
Après les attentats de 2015, vous avez tiré les leçons de votre expérience malheureuse de 2001 en vous appuyant sur de nouveaux outils. Lesquels ?
Après les événements de 2015, j'ai changé diamétralement d'approche, pour éviter de rajouter du bruit au fracas. J'ai proposé à mes élèves un travail écrit et librement anonyme s'ils le souhaitaient, pendant une heure. Il s'agissait de répondre à un questionnaire vidéo-projeté, me permettant alors de circuler auprès d'eux pour tout appoint individuel nécessaire. C'était un exercice qui visait à favoriser une mise en mots et une mise en ordre individuelles : dans une première partie, il s'agissait de recenser les immédiatetés (quand et comment ai-je appris l'événement ? quelle fut mon émotion et mon opinion spontanées ?) puis, dans une seconde, d'aborder le plus durable et profond (quel ressenti s'est installé en moi depuis ? quel avis ai-je aujourd'hui construit ? quels doutes, gènes ou questions, sont encore les miens ?). Une dernière question leur permettait enfin de commenter cette démarche.
Qu'en ressortait-il ?
Tous avaient apprécié cette approche. Ils indiquaient qu'écrire était plus apaisant, plus simple parfois que parler d'autant qu'ils pouvaient compter sur mon aide ponctuelle ; que cette grille canalisait et approfondissait tout ce qui les habitait ; qu'elle réservait à tout le monde une égale intimité et une égale considération, en épargnant le dénigrement, la gêne, la honte ou l'excès que peut produire l'oral. Je concluais la séance en indiquant comment et pourquoi devait être investie la minute de silence à venir, et en annonçant que je répondrais aux besoins qu'exprimeraient globalement leurs écrits à la séance suivante. Je me donnais ainsi l'opportunité de diagnostiquer le réel état de la classe, ses biais interprétatifs et ses inquiétudes, ainsi que le temps de préparer mon propos.
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Que pensez-vous de l'initiative ministérielle qui consiste, cette fois, à réserver les deux premières heures de la rentrée aux équipes pédagogiques pour qu'elles puissent échanger ?
Je trouve que c'est heureux. Cela permettra au moins d'aborder cela avec un temps de recul et une réflexion collective, propre à la situation de chaque établissement. Mais il nous faut, je pense, devenir encore plus maîtres de notre agenda. Je me demande si, pour donner toute sa portée éducative au moment, il n'aurait pas mieux valu placer cet hommage le vendredi, jour symbolique où la tragédie a eu lieu, permettant ainsi aux enseignants d'avoir la semaine entière pour accompagner les classes vers ce moment, et lui garantir l'investissement optimal qu'il mérite. Ce n'est pas l'immédiate réactivité d'un symbole qui en fait l'efficacité.
Ne faudrait-il pas, également, mettre en place un travail sur le long terme ?
Eduquer aux valeurs de la république et à l'esprit critique est notre quotidien. Mais après les attentats de 2015, je me suis aperçu plus cruellement encore que nos programmes n'apportaient pas de réponses directes aux questions réelles qui travaillaient profondément nos élèves, à la veille d'en faire des électeurs. J'ai aussi acquis la conviction que nos réponses ne seraient que plus efficaces et éducatives si elles n'émanaient pas d'un seul professeur parlant depuis un seul champ disciplinaire. Avec le soutien de notre direction de l'époque, nous avons décidé de monter un dispositif, en binôme avec un collègue de philosophie. Nous sommes intervenus pendant cinq ans sur des thématiques hors-programme touchant à la déconstruction des préjugés, du fanatisme, du complotisme, de l'antisémitisme, du racisme, de constructions idéologiques... Hélas, malgré la satisfaction dont les élèves témoignaient, ce dispositif était remis en question chaque année, nous imposant le plus souvent des heures supplémentaires au-delà de nos services déjà très accaparants, et tout ne peut pas toujours tenir que sur le surinvestissement des mêmes.
Pourtant cette éducation à l'esprit critique et cette aide à la prise de recul semblent, plus que jamais, indispensables...
Un effort collectif en ces domaines est plus que jamais capital. Car, au-delà du traumatisme généré par cet assassinat, le quotidien des professeurs consiste désormais à affronter, entre autres, une part croissante d'élèves acquise au créationnisme, y compris chez les profils scientifiques. Des élèves pour qui la séparation entre le savoir et le croire se trouble et qui n'admettent plus qu'une lecture idéologique du réel. A la faveur de la crise sanitaire, le spectacle surmédiatisé de scientifiques capables d'injonctions contradictoires et de propos subjectifs aura, je crains, un effet éducatif délétère que l'on ne mesure pas encore. Et le contexte anxiogène que nous traversons, où la science semble publiquement prise de "déraison", risque fort de grossir davantage encore les rangs de ces esprits désireux de récits simplistes et ré-enchanteurs comme en quête d'absolu. En 2015, une élève me disait déjà : "De toute façon, le savoir de l'école c'est la doctrine ; l'imam, lui, c'est la vraie science...". Lui répondre, hier comme aujourd'hui, prendra assurément plus d'une minute.
