La France, déjà meurtrie par le coronavirus, vient de subir une attaque sur son sol, samedi. En plein confinement, un homme d'origine soudanaise a tué dans une attaque au couteau deux personnes et en a blessé cinq autres à Romans-sur-Isère, dans la Drôme.
Une enquête pour "assassinats en relation avec une entreprise terroriste" et "association de malfaiteurs terroriste criminelle" a été ouverte par le parquet national antiterroriste (PNAT) le soir même. Les motivations de l'assaillant ne sont pas encore connues. France Bleu Drôme Ardèche rapporte néanmoins que plusieurs témoins auraient entendu l'individu crier "Allahu Akbar" au moment de s'en prendre aux victimes.
"Cette attaque laisse à penser, que même en période de confinement et de limitations des allées et venues, ce type de pratique peut être mise en action. La vigilance doit demeurer et les services rester mobilisés", estime auprès de L'Express Nathalie Cettina, spécialiste des questions de lutte contre le terrorisme et chercheuse au Centre français de recherche sur le renseignement.
LIRE AUSSI >> Ces 150 condamnés pour terrorisme qui vont bientôt sortir de prison
L'attaque de Romans-sur-Isère s'ajoute à la longue liste d'événements similaires survenus depuis 2015. "Ce sont des attaques auxquelles on est malheureusement habitué, c'est même beaucoup moins relayé dans la presse", regrette auprès de L'Express Isabelle Dufour, consultante chez Eurocrise et spécialiste de la défense. Le mode opératoire, notamment encouragé par l'État islamique, vise à tuer le plus de personnes possible. Son côté imprévisible rend difficile toute anticipation.
La situation actuelle pourrait pourtant laisser penser qu'une attaque de ce type n'aurait pas les effets recherchés. "Le confinement n'est pas propice aux actions terroristes : la vie sociale est arrêtée, les transports sont peu empruntés, les rassemblements sont interdits...", énumère Nathalie Cettina. "Le fait que les rassemblements ne soient plus autorisés et que les cibles soient très dispersées, cela diminue les risques d'une attaque de grande ampleur. Les difficultés de circulation se poseraient aussi pour les terroristes", abonde Isabelle Dufour. Et pourtant...
L'État islamique se réveille
Coïncidence du calendrier ou non, cette attaque intervient un peu plus de deux semaines après la diffusion du 226e numéro d'Al-Naba, le bulletin de propagande hebdomadaire de l'État islamique, dans lequel le groupe terroriste a appelé ses fidèles à frapper les pays "où la sécurité et les institutions médicales ont atteint les limites de leurs capacités dans certains domaines" en raison du coronavirus, comme le détaille l'ONG International Crisis Group.
Intitulé "Le pire cauchemar des croisés", ce texte demande aussi aux musulmans de se protéger eux-mêmes et leurs proches de la propagation du Covid-19, mais aussi d'agir contre "les mécréants".
LIRE AUSSI >> Abou Bakr al-Baghdadi, de l'étudiant timide au "calife" autoproclamé
"L'État islamique a une capacité d'adaptation assez incroyable. On a beau essayer d'anticiper à chaque fois, on est toujours surpris", note auprès de L'Express Sarah Perret, associée au sein de la Chaire de géopolitique du risque de l'ENS Paris et chercheuse au King's College de Londres.
L'Etat islamique pourrait ainsi se servir de la fragilité actuelle des pays occidentaux pour mobiliser de nouveau ses troupes qui étaient en sommeil. Le nouvel état d'urgence sanitaire, adopté par le Parlement français le 19 mars dernier, permet au gouvernement de prendre une série d'ordonnances pour lutter contre la propagation de l'épidémie, dont la restriction des libertés individuelles. "A chaque fois qu'on remet en question nos valeurs démocratiques, c'est exactement ce que recherche Daech. Plus il y aura de discordes, plus ils pourront faire passer leur message, cela leur sert de prétexte", prévient Sarah Perret.
La lutte antiterroriste ne faiblit pas
Sur le terrain, l'opération Sentinelle est toujours mobilisée, malgré la présence du virus. Depuis 2015, 10 000 militaires, dont 3000 en réserve, sont déployés sur le territoire français en permanence pour assurer la sécurité des lieux sensibles. Le 20 mars dernier, Christophe Castaner annonçait, lors d'une séance de questions-réponses sur Facebook, que le dispositif allait "monter en puissance" pour aider dans la lutte contre le coronavirus. Sur le modèle de l'opération Sentinelle, Emmanuel Macron lançait le 26 mars dernier l'opération Résilience destinée à mobiliser les forces armées pour tout type d'opération liée à la crise épidémique.
LIRE AUSSI >> "J'ai plus peur quand mon mari est en opération Sentinelle qu'en Afghanistan"
"Les militaires ont des équipes d'astreinte. Ils ne se croisent pas pendant les entraînements ou les briefings. A terme, si le confinement est prolongé, cela pourrait devenir un problème au niveau opérationnel", explique Isabelle Dufour.
Samedi, la ministre des Armées Florence Parly a révélé dans un entretien au groupe de presse quotidienne régionale Ebra, que 600 cas de coronavirus avaient été détectés au sein de l'armée française. "Les services sont déjà sur la brèche, dans les armées il y a plusieurs centaines de personnels touchés. On pourrait imaginer une saturation", projette Isabelle Dufour.
Les services de renseignement doivent aussi s'adapter. "Les infiltrations sont quasiment impossibles. Comme les gens se regroupent moins, il y a moins d'activité du côté des groupes représentant une menace. En revanche, ils communiquent plus en prenant moins de précaution", explique Isabelle Dufour. Selon cette spécialiste, "cela permet aussi aux services de renseignement de se repositionner plus sur l'écoute et sur l'analyse".
L'attaque de Romans-sur-Isère reste un avertissement pour les services de sécurité français. En cas d'une attaque de plus grande ampleur, les hôpitaux déjà en tension, notamment parisiens, pourraient avoir du mal à gérer l'afflux de nouveaux patients en réanimation et des personnes blessées après un attentat.
