Le mot est fort. Le 2 juin, le journal L'Opinion dénonçait une "épidémie" de tenues islamiques aux portes des lycées, notamment des abayas ou des kamis, ces tuniques longues portées jusqu'aux chevilles. Se basant, entre autres, sur une alerte des renseignements territoriaux auprès du ministère de l'Intérieur, et sur des remontées de terrain auprès de plusieurs rectorats, le quotidien relatait différentes tentatives d'atteinte à la laïcité. Le lendemain, le président Emmanuel Macron, en visite à Marseille, a réagi à ces révélations, réclamant "de la clarté sur tous les chiffres". "Comme sur toute matière, quand il y a des épidémies, il faut qu'il y ait des symptômes et on mesure, a-t-il insisté. La loi est très claire : pour tous les élèves dans nos écoles, il n'y a pas de signes religieux, quels qu'ils soient (...). Nous allons avec M. le ministre [NDLR : de l'Education, Pap Ndiaye], regarder, mesurer et répondre avec la plus grande clarté à toutes les situations qui ne respectent pas les lois de la République."

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Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l'Education nationale, estime que cette alerte mérite d'être prise au sérieux. L'auteur du livre Comment on a laissé l'islamisme pénétrer l'école (éditions Hermann, 2020) revient sur les failles de l'Education nationale en matière de respect de la laïcité ces dernières années.

L'Express : L'Opinion relate une multiplication d'incidents autour du port de certaines tenues islamiques dans les établissements scolaires ces derniers temps. Cette révélation vous étonne-t-elle ?

Jean-Pierre Obin : Ce constat n'a rien de nouveau. Dès la publication de la loi de mars 2004, qui interdit le port de signes religieux ostentatoires à l'école, des élèves musulmanes ont cherché à contourner ce principe en revendiquant l'affichage de bandanas, de couvre-chefs divers, ou d'autres tenues, comme les fameuses abayas, marquant leur allégeance à un certain courant politico-religieux. A cette même époque, les garçons ont également commencé à tenter d'arborer ce qu'on appelle aujourd'hui des kamis et que l'on pouvait qualifier autrefois de "tenues afghanes". Maintenant, ce type de phénomène est-il en train de s'amplifier ? Je pense que l'enquête parue cette semaine mérite d'être prise en considération et d'être confrontée, dans la mesure du possible, à des données chiffrées. Mais, face au développement récent des atteintes à la laïcité dans les salles de classes sur bien d'autres sujets, le constat dressé par cette journaliste me semble assez crédible.

Le quotidien évoque une opération potentiellement "concertée", ou encore l'existence de défis sur les réseaux sociaux. Y a-t-il, derrière, une volonté de tester les limites de l'école républicaine ?

Bien sûr, n'oublions pas que ces pratiques sont encouragées par des organisations militantes, essentiellement liées à celle des Frères musulmans à mon avis. On l'a bien vu récemment à Grenoble, à travers l'affaire de l'autorisation du port du burkini dans les piscines publiques. Il est certain que la façon dont Jean-Luc Mélenchon flatte aujourd'hui les communautaristes et les islamistes donne des ailes à ces derniers. Les récents meetings de la France insoumise, qui se sont accompagnés de menus halal, de fêtes de rupture du jeûne au moment du ramadan, ont eu pour effet de caresser ces militants dans le sens du poil. Leur offensive sur la société en générale, et donc aussi sur l'école - qui, encore une fois, n'est pas nouvelle - peut s'en trouver renforcée. D'autant que l'Education nationale a montré ses failles ces dernières années sur cette question-là.

Les proviseurs confrontés au port de tenues vestimentaires islamiques semblent très divisés aujourd'hui sur l'attitude à adopter. Comment l'expliquez-vous ?

Il faut distinguer plusieurs cas de figure. Certains chefs d'établissement ou enseignants interprètent la loi à leur façon et agissent a minima en se disant "après tout, ce n'est pas si grave". D'autres adhèrent naïvement à l'argumentation des islamistes qui consiste à dire que la démarche de ces élèves n'est pas religieuse mais culturelle. Un argument fallacieux qui ne devrait pourtant tromper personne ! Enfin, on ne peut nier l'existence d'une forme de complaisance chez certains personnels que l'on pourrait taxer d'islamo-gauchistes. Sans oublier tous ceux qui, heureusement, campent sur les valeurs républicaines et laïques. Ce qui n'est pas toujours simple car certains ne sont pas soutenus, voire lâchés par leur hiérarchie dans certains cas.

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Est-ce à dire que ce fameux "pas de vagues" régulièrement évoqué est toujours en vigueur ?

Dans mon dernier livre, je donne l'exemple de cette proviseure exerçant dans un lycée situé en région parisienne : lors de sa prise de fonctions, en 2012, celle-ci se trouve confrontée à une trentaine de jeunes filles voilées dans son établissement. Pendant trois ans, elle va lutter et mener des concertations avec les mères de ces élèves pour faire disparaître les voiles et autres tenues religieuses... Avant d'être finalement déjugée par son rectorat, ce qui la contraindra à partir. Dix ans plus tard, la situation ne s'est pas vraiment améliorée. Même si l'ancien ministre Jean-Michel Blanquer en a fait l'un de ses chevaux de bataille, cette culture du "pas de vague" est toujours à l'oeuvre aujourd'hui.

La loi est-elle suffisamment claire ? Sur le plan juridique, les chefs d'établissement ont-ils toutes les cartes en main pour pouvoir agir ?

Oui, la loi relative à l'interdiction du port de signes religieux ostentatoires est très claire. Et la circulaire d'application parue en mai 2004 l'est encore plus. Le vademecum sur la laïcité à l'école, publié par le ministère il y a quatre ans et régulièrement actualisé, est un outil supplémentaire. Il fait notamment référence à deux arrêts rendus par le Conseil d'Etat, et à un autre arrêt de la Cour d'appel administrative de Paris. Concrètement, n'importe quel signe est susceptible de manifester une appartenance religieuse. Mais, avant de le qualifier ainsi, il importe d'étudier le contexte dans lequel il s'inscrit. Exemples de signes qui doivent être pris au sérieux : s'il y a une manifestation de groupe, c'est-à-dire si plusieurs élèves arrivent au collège ou au lycée habillés de la même façon ; s'il y a une volonté de prosélytisme ; si ce comportement s'accompagne de contestations en cours de sciences ou d'histoire... Quoiqu'en disent certains, les personnels de direction ont aujourd'hui tous les moyens de statuer. Encore faut-il qu'ils en aient le courage, la volonté et qu'ils se sentent soutenus.