Mélenchon, champion des syndicats. L'hypothèse n'avait rien de surprenant, elle est confirmée par une étude Ifop sur le premier tour de l'élection présidentielle de 2022, que L'Express dévoile en exclusivité. C'est dans les détails que certains chiffres font bondir. Marine Le Pen poursuit sa montée en puissance auprès des sympathisants des trois principaux syndicats de salariés en réunissant 22% de leurs suffrages, contre 19% il y a cinq ans.
Sa percée est particulièrement visible à la CFDT, où la candidate convainc 15% des sympathisants, et à Force ouvrière (FO), où elle atteint 29%. Avec Nicolas Dupont-Aignan - qui réunit 7% des suffrages chez les proches de FO, un point de plus qu'Emmanuel Macron ! -, et Eric Zemmour, l'extrême droite atteint même les 38% parmi les partisans de l'organisation jadis dirigée par André Bergeron.
"Il s'agit de chiffres élevés... traduisant un brouillage - ou un déplacement - des repères traditionnels. La gauche n'a plus le monopole des soutiens des syndicats. A l'instar sans doute du phénomène des gilets jaunes, qui avait déjà traduit un éloignement d'une France populaire de la gauche et plus largement des partis classiques", constate Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques à l'Université de Bourgogne.
Auprès des sympathisants de la CFDT, et malgré les propositions d'Emmanuel Macron sur l'âge de départ à la retraite, c'est bien le président sortant qui vire en tête. Il est talonné - et c'est une surprise - par Jean-Luc Mélenchon, avec 25% des suffrages, contre 19% il y a cinq ans et 9% en 2012. "C'est un indice que le vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon a été un vote utile, venu en partie de la gauche sociale-réformiste", réagit Jérôme Fourquet, le directeur du département opinion de l'Ifop.
"La parole vis-à-vis du RN s'est libérée"
L'institut de sondage a interrogé 3784 personnes, dont 2017 salariés, selon la méthode des quotas représentatifs, le 10 avril dernier. Il en découle que Marine Le Pen arrive en tête du premier tour de la présidentielle parmi les salariés, qui sont 26% à voter pour elle. Elle séduit davantage ceux qui ne sont proches d'aucun syndicat (28%, contre 22%).
"Manifestement, être proche d'un syndicat éloigne - toujours - du vote RN.... mais de moins en moins. Sans doute faut-il prendre en compte aussi le fait que la parole de certains sympathisants syndicalistes vis-à-vis du Rassemblement national s'est libérée... compte tenu de la présence d'un autre candidat d'extrême droite, Eric Zemmour", considère Dominique Andolfatto.
A l'inverse, Jean-Luc Mélenchon surperforme auprès des sympathisants de ces organisations (35%). "On a dit un peu vite que l'électorat Mélenchon, c'était la gauche 'Terra Nova', les diplômés urbains précaires et les banlieues. Mais il résiste bien aussi dans les vieux bastions de la gauche syndicale", commente Jérôme Fourquet. La gauche dans son ensemble ne réunit plus que 50% des proches de syndicats, tous pourtant historiquement ancrés au sein de cet espace politique (contre 57% en 2012, par exemple).
Ce recul est très net auprès des sympathisants de la CFDT. La gauche y est désormais minoritaire (45%) contre 55% pour le centre, la droite et l'extrême droite. Dans le détail, Emmanuel Macron convainc 29% des salariés qui ont indiqué être proches du syndicat de Laurent Berger. "Les soutiens de la CFDT privilégient un comportement plus centriste et légitimiste, c'est un syndicalisme post-industriel qui joue le jeu du système", estime Dominique Andolfatto. Il est vrai que pour la première fois, sans doute, de leur histoire, les sympathisants du syndicat réformiste ont placé en tête... le même candidat que la ville de Neuilly ou le département des Hauts-de-Seine, bastions historiques de la droite libérale.
Ce glissement de la base électorale d'Emmanuel Macron constitue le principal changement depuis 2017, une échéance lors de laquelle le fondateur d'En marche avait réuni... 44% des soutiens de la CFDT. Ce qui tend à montrer que le rapprochement avec la gauche modérée n'a pas totalement pris. "Entre Macron et la CFDT, on peut parler d'un rendez-vous manqué", estime Jérôme Fourquet. Au sein de ce syndicat, la gauche sociale-démocrate et écologiste résiste bien : Anne Hidalgo et Yannick Jadot réunissent chacun 7% des suffrages des sympathisants de la CFDT. Il s'agit là d'une de leurs dernières places fortes.
Mélenchon écrase Roussel à la CGT
Jean-Luc Mélenchon apparaît lui comme le champion de la CGT, avec 44% des suffrages de ses sympathisants. Un recul de quatre points par rapport à 2017, qui s'explique par la concurrence inédite de Fabien Roussel, le patron du Parti communiste français (PCF).
Au sein de cette organisation historiquement liée au PCF, le tribun de La France insoumise a finalement écrasé son représentant officiel, qui n'a convaincu que 7% de ces électeurs.
