Le 28 octobre, la députée LREM du Nord Charlotte Lecocq a rendu un rapport à Edouard Philippe sur la santé des fonctionnaires au travail. Parmi les chiffres préoccupants, leur consommation de benzodiazépines, soit d'antidépresseurs et de somnifères, majoritairement prescrits en cas de stress, d'anxiété ou de troubles du sommeil. Trois fonctionnaires sur dix déclarent en avoir consommé au cours des 12 derniers mois. Une surconsommation particulièrement visible chez les fonctionnaires de catégorie C, "au premier rang desquels les surveillants pénitentiaires ou les douaniers", note le rapport.
Cette tendance, dépeinte dans le baromètre 2019 de la Mutualité fonction publique (MFP), révèle une consommation plus élevée qu'au niveau national. En 2015, 13,4 % des Français avaient consommé au moins une fois une benzodiazépine, selon l'Agence nationale de sécurité du médicament. La France se hisse ainsi au 2ème rang en Europe, derrière l'Espagne. "C'est un indicateur de mal-être, certaines raisons sont intrinsèquement liées à ces métiers, d'autres, comme une mauvaise organisation du travail ou un management défaillant, viennent alourdir la barque", pense Charlotte Lecocq. Explosion des heures supplémentaires, rythmes de travail insoutenables, violences, manque d'effectif, éloignement familial... Depuis des années, douaniers et surveillants pénitentiaires crient leur souffrance.
"Un signe de perte d'autorité et de vulnérabilité"
Quand on interroge Samuel Dehondt sur la consommation d'antidépresseurs des agents pénitentiaires, l'homme ne répond pas directement à la question. "J'ai connu des agents qui se sont donné la mort", lance d'un ton grave le secrétaire général adjoint du SNP FO en charge des conditions de travail à la pénitentiaire. Julien* part travailler "la boule au ventre". Surveillant depuis dix ans, il a été agressé en 2017 et victime de menaces de mort l'année dernière. Depuis, il avale quotidiennement des antidépresseurs pour combattre son anxiété. Prescrits par son médecin généraliste, il ne sait même plus s'ils font encore effet : "Mes collègues et ma hiérarchie sont au courant, je sais que d'autres collègues en prennent, mais on n'en parle pas entre nous."
"Si vous racontez votre mal-être, vous êtes cuits vis-à-vis des détenus qui pourraient s'en servir contre nous et de votre hiérarchie qui risque de ne plus vous faire confiance", abonde Samuel Dehondt. A la pénitentiaire et aux douanes, le sujet reste tabou. Manuela Donà, secrétaire générale CGT au Syndicat national des Agents de douanes, décrit "une omerta : "Les antidépresseurs sont un signe de perte d'autorité et de vulnérabilité dans des métiers où il faut assurer la protection de collègues."
Autre inquiétude pour les douaniers en surveillance : la perte de leur habilitation à porter une arme de service, et par ricochet, leur affectation à des postes de bureaux. Manuela Donà déplore "le manque d'espace pour libérer leur parole" et se remémore cet agent qui a joué la carte de la transparence, à regret : "Il a avoué à ses collègues qu'il prenait des antidépresseurs, ils ont informé la hiérarchie, elle l'a notifié au médecin, qui lui a immédiatement supprimé son habilitation." "Le chef d'unité a la consigne de désarmer un agent en cas de dépression", explique Agnès Ragaru, déléguée CGT au CHSCT de Bercy. Le but : éviter un passage à l'acte, "contre eux d'abord".
Accoutumance et dépendance
Dangereux pour eux-mêmes, mais aussi pour les autres ? "Pour exercer ces métiers, il faut être en pleine possession de ses moyens, les médicaments ne sont donc pas la solution", plaide Agnès Ragaru. Pris sur une courte période, les benzodiazépines ont prouvé leur efficacité. Sur le temps long, sans un suivi psychologique, leur consommation s'avère problématique. "Cela crée de l'accoutumance et de la dépendance qui génèrent des risques, comme par exemple de la somnolence, des troubles de la concentration, de l'irritabilité ou de l'impulsivité, concède Claude Dussart, pharmacien, et directeur du laboratoire Parcours Santé à l'université de Lyon. Nous sommes face à un problème de santé publique, il y a une réelle urgence à mener un chantier sur la qualité de vie au travail de ces fonctionnaires."
DÉCRYPTAGE >> Ce que l'on sait de la réforme de la fonction publique
Dans la foulée de la remise du rapport au Premier ministre, le secrétaire d'Etat à la Fonction publique, Olivier Dussopt, a été chargé de bâtir un plan pour améliorer leur santé pour les années 2020-2024. La députée Charlotte Lecocq y voit "une grande avancée qui marque une réelle volonté politique". "Il faut de vrais plans de prévention et agir sur les causes du mal-être", rétorque Agnès Ragadu. Pour passer, enfin, des déclarations aux actes.
* Son prénom a été modifié.
