L'Education nationale est-elle assez éduquée sur les LGBTphobies, et plus particulièrement sur la transphobie ? Le suicide récent d'une lycéenne lilloise transgenre a remis la question au coeur de l'actualité. La jeune femme de 17 ans, qui préférait qu'on l'appelle par son prénom de naissance, Fouad, jusqu'à ce qu'elle en adopte un nouveau, et qui hésitait entre Luna et Avril, est venue le 2 décembre dernier vêtue d'une veste et d'une jupe en jean. Dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux jeudi, le lendemain de son passage à l'acte, on la voit être réprimandée par la CPE de l'établissement Fénelon pour la tenue qu'elle portait. En larmes, Fouad répond : "Mais c'est eux qu'on doit éduquer, pas nous..."
Les élèves ont appris le drame par un mail de l'établissement faisant référence à la lycéenne comme à un jeune homme. Puis, le courrier du rectorat de Lille publié vendredi fait part du suicide "d'un" lycéen de Lille en passe "de changer d'identité sexuelle", rapporte Mediapart. De quoi souligner le manque de formation reçue par le personnel éducatif sur la question de la transidité. En réaction à cette tragédie, le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a rappelé - dans un tweet - l'existence d'une campagne lancée en 2019, "Tous égaux, tous alliés", qui a consisté principalement à un affichage dans les établissements afin de prévenir contre les discriminations envers les personnes LGBT. Si, pour la première fois, le message de la campagne intégrait le mot transphobie, "rien n'a été fait sur la question", commente Alexis Guitton, membre du Collectif éducation contre les LGBTphobies, contacté par L'Express.
"Le message de cette campagne vise principalement les élèves, et pas le corps éducatif, dénonce de son côté auprès de L'Express, Loup, professeur en art plastique à l'académie de Versailles et membre de l'association Queer éducation. La circulaire proposée entend combattre les situations de harcèlement de la part des élèves, d'une manière plus punitive, mais on oublie que les adultes aussi sont une source de violence car ils ne sont pas formés pour faire face à un cas d'élève transgenre et ne peuvent pas se former tout seuls". "Les efforts de lutte doivent cibler plus les adultes que les élèves", confirme Gabrielle Richard, sociologue du genre et chercheuse associée de l'Université de Paris-Est Créteil, contactée par L'Express. Les professeurs sont les modèles, "si un enseignant ne se réfère pas au genre revendiqué par un ou une élève trans, cela cautionne les moqueries des élèves ensuite", argumente Loup.
L'école doit se former sur la question
De plus, si des formations se sont multipliées depuis le lancement de cette campagne début 2019, "elles sont essentiellement faites à la demande des établissements, quand ils sont confrontés à un problème de harcèlement ou de violence, ou qu'ils sont déjà intéressés par la question, donc ça se déploie au cas par cas", affirme la sociologue du genre qui s'occupe de formations auprès des personnels.
C'est pourquoi, les associations défendent la mise en place de formations obligatoires, continues et systématiques pour le corps éducatif. Pour le moment, seules des options facultatives sont proposées. "Quand on parle à nos collègues, on les sent démunis, ils ne savent pas comment gérer la situation car il n'y a pas de formation, il faut la mise en place de moyens réels pour permettre ces formations", explique Loup. Il souhaite par ailleurs souligner que dans le cas de Fouad, il s'agissait d'une personne racisée, ce qui "participe aux violences qu'elle a vécues au quotidien". Selon le professeur engagé, "l'Education nationale reproduit les violences structurelles et le racisme en premier".
"Un ou une élève transgenre a besoin de parler de sa transition, et là il ou elle n'a pas d'allié, personne vers qui se tourner parce que personne n'est qualifié pour recueillir ses confidences", note par ailleurs Alexis Guitton. Le ministère affirme dans le magazine TÊTU que quelque 150 à 200 formateurs en France doivent sensibiliser les encadrants des 61 500 établissements scolaires, et qu'un référent sur l'égalité est présent dans chaque académie. "Mais ces référents sont avant tout formés sur l'égalité filles/garçons et non sur les LGBTphobies, or ces questions doivent être centrales et la promesse de formateurs qui a été faite il y a un an et demi n'est toujours pas mise en place", souffle Alexis Guitton.
Pour Gabrielle Richard, la priorité est également une "ligne directrice appliquée dans tous les établissements, comme un guide, pour répondre à toutes les questions qui se posent : Comment accompagner ? Comment gérer quelqu'un qui n'a pas fait son coming out à la maison ?" Car pour le moment, chaque établissement gère à sa manière la situation.
L'école, un espace d'intégration sociale ?
Si l'école doit se former à la question, c'est aussi parce que c'est un lieu dans lequel les personnes de cet âge passent une très grande partie de leur temps, et qui est censé être un lieu d'accueil et d'acceptation. De plus, "c'est un espace d'intégration sociale et donc l'intégration dans la société passe par l'école", ajoute Loup. En effet, selon l'analyse de la sociologue du genre Gabrielle Richard dans une enquête sur la capacité des élèves à se projeter dans l'avenir, les élèves trans "ont une très grande difficulté à le faire. Comme ils doivent déjà affronter des difficultés au quotidien, c'est compliqué de se projeter dans le futur, ils sont toujours sur le qui-vive".
L'écoute, l'accompagnement, le suivi, le soutien, ce sont les choses que doit apporter l'école à ses élèves. Alors pour Gabrielle Richard, quand l'Education nationale ne choisit pas d'accompagner un élève dans sa transition de genre, qu'elle refuse de l'appeler par le prénom et le pronom choisis, "elle se rend coupable de maltraitance".
Il existe aussi les "freins administratifs" même si c'est possible et très facile de changer le prénom d'un élève dans le logiciel Pronote, qui sert notamment à faire l'appel en classe, et qui ne nécessite pas d'avoir les papiers d'identité de l'élève. "Pourtant, certains établissements vont dire que ce n'est pas possible", témoigne Loup. C'est ce qui est illustré dans le documentaire Arte, Petite fille, qui raconte le combat de Sasha, 7 ans, et de sa mère pour que son école l'accepte comme elle est.
Par ailleurs, quand il y a un coming out, la question de la transidité est cristallisée en milieu scolaire, un milieu très genré "pour beaucoup de choses inutiles, comme le barème de notation pour l'EPS (éducation physique et sportive), sans parler des toilettes, des vestiaires...", analyse la sociologue. "Avec le coming out d'un élève, la direction de l'établissement se rend compte alors que les catégories établies ne sont pas si englobantes que ça, il y a un décalage entre ce qu'ils pensaient faire et ce qu'ils font vraiment, explique-t-elle. Encore plus à l'école française qui priorise comme enjeu central l'égalité fille/garçon, ce qui laisse entendre qu'il n'y a que ces deux catégories".
Les personnes qui militent pour la défense des personnes LGBT, et notamment transgenres "osent espérer" que le suicide de Fouad aura alors un impact sur les promesses faites par le gouvernement et qu'elles seront enfin appliquées. Toutefois, "il y a un côté dramatique à l'événement tragique pour faire bouger les choses", regrette Alexis Guitton.
