Ils seront prioritaires : dans un point presse jeudi, le gouvernement a confirmé que les résidents en Ehpad et leurs soignants les plus fragiles seraient les premiers bénéficiaires des nouveaux vaccins contre le Covid-19, une fois que ces derniers auront été validés par l'Agence européenne du médicament. Suivant les recommandations de la Haute autorité de santé, Olivier Véran et Jean Castex ont ainsi levé le voile sur la première étape de cette campagne de vaccination, qui sera gratuite et non-obligatoire.
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Un "soulagement" et une "grande satisfaction" pour la Fédération nationale des associations de directeurs d'établissements et services pour personnes âgées (FNADEPA), dont le directeur Jean-Pierre Riso estime qu'il s'agit là "d'une nouvelle arme" pour lutter contre le virus. Mais alors que cette première vague de vaccination devrait intervenir entre janvier et février 2021, il prévient : cette campagne sera "un vrai challenge" pour les autorités sanitaires et les directeurs et directrices d'Ehpad, qui devront répondre à un défi logistique et sanitaire de "grande ampleur" pour subvenir aux besoins des 10 000 établissements nationaux.
Préserver la chaîne du froid
Car avant même de recevoir les doses tant attendues de vaccins contre le Covid-19, les autorités sanitaires ont dû réfléchir à un système élaboré de stockage, de conservation et de distribution de ces dernières - le premier vaccin disponible, produit par le groupe pharmaceutique Pfizer, doit effectivement être stocké à -72°C et, une fois décongelé, administré en moins de cinq jours. Le vaccin produit par Moderna, qui devrait également être disponible d'ici la fin de l'année 2020, devra de son côté être conservé à -20°C, et pourra être conservé trente jours dans un réfrigérateur ordinaire. "Il y aura donc un vrai travail d'organisation à mettre en place, pour qu'il n'y ait aucun cafouillage dans la distribution de la première vague de vaccin", rappelle Jean-Pierre Riso.
Pour garantir une distribution efficace, et pour garantir "plus de sécurité", le gouvernement prévoit deux circuits complémentaires de distribution : un circuit principal, qui passera par les dépositaires pharmaceutiques et les pharmacies référentes des établissements, et un second circuit, qui s'appuiera sur une centaine de centres hospitaliers, qui approvisionneront eux-mêmes les établissements associés. Le Centre Hospitalier Émile Roux, au Puy-en-Velay (Haute-Loire), fait partie de ces établissements "pré-identifiés" pour recevoir un congélateur à -80°C, afin de distribuer ensuite le vaccin sur la totalité du département. "On commence à avoir un peu d'expérience", glisse le directeur général de l'établissement, Jean-Marie Bolliet.
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Au début du mois de mars dernier, le centre hospitalier a créé une plateforme logistique à destination des EHPAD et autres établissements de santé, leur permettant d'accéder facilement à des masques, sur-blouses ou gants de protection. "Pour les vaccins Covid, nous utiliserons le même schéma", explique Jean-Marie Bolliet, dont la stratégie repose sur une chaîne logistique basée sur différents modèles. "Soit on se servira des quatre hôpitaux qui nous entourent pour réaliser des stocks relais, soit nous mettrons en place une logistique départementale avec des camions frigorifiques ou des glacières, ou même les deux à la fois". Le directeur l'assure : dès le congélateur pourvu, la logistique pourra "facilement" être mise en place. "La difficulté sera juste de bien préserver la chaîne du froid. Un dispositif de suivi des températures sera mené dans les différents contenants", garantit-il.
Et pour s'assurer que les établissements concernés soient prêts le jour J, le gouvernement ne semble rien laisser au hasard : ces circuits de distribution seront testés "à blanc" dans les prochaines semaines, a assuré Olivier Véran jeudi. "Un processus inédit dans l'histoire de la vaccination", commente Jean-Marie Bolliet, qui se dit "confiant" sur la capacité des hôpitaux et des pharmaciens référents à organiser ces transferts.
"Un vrai challenge"
Mais au-delà de la capacité de stockage et de la diffusion de ces doses, les professionnels du secteur s'inquiètent de la "faisabilité" d'une telle campagne de vaccination. "Nous souhaitons un accès facilité pour les résidents en Ehpad : c'est bien la vaccination qui doit venir à eux, et non l'inverse", indique Jean-Pierre Riso. "Et pour cela, il faudra des bras", prévient le président de la FNADEPA. Selon lui, le gouvernement et les autorités sanitaires devront mettre à disposition des établissements des "moyens humains", en prévoyant par exemple des "équipes dédiées" composées "d'infirmiers ou médecins libéraux", par exemple. "Au vu du manque de personnel déjà observé, cela ne peut pas reposer uniquement sur les soignants d'Ehpad", fait-il valoir.
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"Dans certains cas, des équipes extra-hospitalières mobiles pourraient être mises en place", avance de son côté Olivier Guérin, président de la Société Française de Gériatrie (SFG). Le médecin se prépare à une "réelle contrainte technique" liée à l'opérateur de cette fameuse vaccination : devra-t-on passer par le médecin coordinateur des établissements, ou par le médecin traitant des résidents ? "D'un côté, 30% des Ehpad ne sont aujourd'hui pas dotés de médecins coordinateurs. De l'autre, il peut y avoir 40 médecins traitants différents pour un établissement de 80 résidents, qu'il faudrait rassembler au même moment. Ce n'est pas évident", souligne-t-il.
Sans compter les problématiques "éthiques" liées à cette campagne de vaccination. Alors que, selon Olivier Guérin, 75% des résidents d'Ehpad ont aujourd'hui un "consentement altéré", le rôle de la personne de confiance sera majeur durant cette période. "Il faudra, dans les cinq jours de validité du vaccin, obtenir le consentement de la personne de confiance ou du résident, ce qui n'est parfois pas une mince affaire", reconnaît le gériatre, selon qui le Comité Consultatif National d'éthique s'est "saisi de la question en urgence". "Cela restera évidemment un libre choix", tient à rappeler Marie-Thérèse Henry, pharmacienne référente en Ehpad en Lorraine. "Ce sera au rôle des médecins traitants et des infirmiers de convaincre le résident : et sachant que certains refusent de se faire vacciner contre la grippe, ce sera un vrai challenge", estime la pharmacienne.
"Mesure barrière de plus"
En attendant de recevoir un protocole plus clair, les professionnels du secteur commencent à se préparer aux nombreuses modalités qui entoureront cette vague de vaccination. "Quoi qu'il en soit, ces vaccinations nécessiteront un suivi très précis", prévient Olivier Guérin : alors que les plus de 85 ans ont été exclus des essais menés sur ces vaccins, le gériatre pointe "le manque de données" concernant ces patients.
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"Il faudra s'attendre à d'éventuels effets secondaires, probablement peu sévères, ou à la possibilité que l'efficacité vaccinale ne soit pas celle attendu", anticipe le président de la SFG. Le médecin rappelle ainsi que le vaccin ne permettra pas de lever l'ensemble des autres mesures barrières dans les Ehpad : les masques et la distanciation sociale resteront de rigueur au contact des plus fragiles. "Il faut considérer le vaccin comme une mesure barrière de plus, tout simplement", ajoute-t-il.
