Il faut toujours se méfier des chiffres. Surtout lorsqu'ils ont l'air moyens. Ainsi de ceux diffusés par la Fondation Jean Jaurès il y a une semaine à propos des mécontentements hexagonaux : 58% des Français s'y disaient "mécontents mais pas forcément en colère". De quoi se rassurer en les rangeant dans les "insatisfaits de nature" et non parmi les "révoltés à venir". Là est, peut-être, l'erreur d'interprétation. Sont-ils si loin des 36% de Français qui se disent "mécontents et en colère" ? La porosité entre ces France existe, puisque ce dernier groupe n'était que de 31% en 2021, date de la précédente enquête sur les "fractures françaises", et a grossi de cinq points en douze mois.
Ainsi, de la crise des carburants. Tout à coup, et sans que personne ne l'ait vu venir, un bout de France se bloque et oblige le pays à suivre son rythme. En ce début de mois d'octobre, on a vu les Unes des quotidiens régionaux passer de la vigilance à la franche inquiétude à propos de l'approvisionnement des pompes en essence. Il y a une semaine, c'était "encore un peu de patience" ou "un week-end en quête d'essence". Depuis deux jours, on a bifurqué vers "la peur de la panne sèche" ou "la France à sec". On a démarré avec des coups de communication autour des salaires moyens des employés et de la rémunération des PDG avant d'alerter sur les effets des blocages sur tout un tas de profession, les aides-soignants, les agriculteurs, les taxis... pour finir avec un gouvernement recourant aux réquisitions pour calmer les inquiétudes.
Retraites, inflation... des déclencheurs possibles
On s'est alors souvenu d'un autre blocage, très urbain celui-là. Celui de décembre 2019 que tout le monde a oublié, emporté qu'il a été par le Covid et le confinement. Il était, cette fois-là, question de retraites, de réforme systémique versus report de l'âge de départ, de durée de cotisation... Dans les villes, on ne faisait pas la queue aux stations-service, mais on traversait Paris ou Marseille à pied faute de métros. Deux heures le matin, deux heures le soir. La fatigue aidant, on a découvert des itinéraires bis sur les quelques lignes encore en activité. Lorsqu'il n'y avait pas d'autres solutions, on marchait en passant de longs coups de téléphone aux amis et aux proches habitant loin, souvent en zone rurale ou semi-urbaine. On sentait chez eux l'incompréhension de ceux qui ne pratiquent pas les transports en commun. Un sentiment proche de celui que nous, Parisiens, éprouvons aujourd'hui face aux images d'interminables files d'attente aux stations-service.
Deux moments, deux France qui n'ont pas grand-chose à voir si ce n'est de se heurter brutalement à des difficultés inattendues dans leur vie quotidienne. Deux France qui partagent, aussi, de l'exaspération, de l'exagération, du ras-le-bol à l'égard des grévistes. Mais ces blocages, initiés certes par une minorité ultra syndiquée et pas toujours très populaire, offrent une expression par procuration à ce "mécontentement sans colère" que pointe la Fondation Jean Jaurès chez nombre de leurs concitoyens. Un fond de ras-le-bol qui se renforce au fil des mois et des années et qui se nourrit des pertes de pouvoir d'achat dues à l'inflation, de cette idée que, demain, peut-être, on devra travailler jusqu'à 65 ans alors qu'on a déjà tant de mal à garder son boulot.
C'est bien sur cette inquiétude et ce mécontentement qu'entendent surfer La France insoumise et la Nupes, les syndicats et les personnalités qui appellent à marcher contre la vie chère et l'inaction climatique dimanche prochain, le 16 octobre. Pas sûr qu'elles y parviennent tant certaines étiquettes servent de repoussoir à des colères qui se veulent d'un autre bord. Pas sûr que l'appel à la "grève générale" de la verte Sandrine Rousseau contribue à faire de cette journée un franc succès. Le trajet retenu, entre Nation et Bastille, montre que les organisateurs ne parient pas sur une "manif monstre". De leur côté, les gilets jaunes ne sont jamais parvenus à reprendre leur souffle depuis le grand mouvement de 2018. Samedi dernier, encore, on a croisé un cortège dans le nord de Paris, ils n'étaient qu'une cinquantaine. Faut-il pour autant en tirer la conclusion que la France est majoritairement placide ? Un pari risqué tant, ces derniers temps, le mécontentement tourne vite à la colère.
