Elle attend son tour sans mot dire dans la file des fans. Trépignant comme une jeune groupie, Agnès Lambert tient enfin son autographe et sa photo avec celui qu'elle a toujours vénéré. "Bon, ce n'est pas le vrai, mais c'est pareil. Maintenant, on va garder ça précieusement comme un joyau." Sourire franc et oeil humide, la retraitée s'est offert, le temps d'un après-midi, un bain de jouvence inespéré.

Ecoutez Romain Scotto parler de sa rencontre avec les avatars de Johnny Hallyday et expliquer pourquoi ils ont autant de succès (sur SoundCloud).

Sous les néons d'un gymnase de Pontoise, dans le Val-d'Oise, elle vient d'assister au concert de Johnny Hapache. Même gueule, même bouc, même Christ au cou, même veste en python, même pantalon en cuir - "C'est pas du Skaï, hein" - et mêmes initiales. On ne dira pas même voix, mais il n'en faut pas plus pour émouvoir cette mamie, derrière ses lunettes à verres teintés. "C'est toujours comme ça pendant les dédicaces", glisse le sosie du rocker, habitué à égayer les dimanches des seniors en reprenant le répertoire de Johnny Hallyday, "l'unique, l'inégalable".

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A la veille de la sortie de Mon pays c'est l'amour, l'album posthume de l'idole des jeunes devenus vieux, son agenda déborde. Pas un week-end ou presque sans qu'il entre dans la peau du "Boss". La semaine dernière, c'était pour la foire aux artichauts de Coutures, en Maine-et-Loire. Demain, ce sera pour un mariage dans l'Yonne. Puis pour les résidents d'un Ehpad du Val-d'Oise ou les bikers d'une association franc-comtoise. "On a déjà trois spectacles pour le Nouvel An. Et cinq propositions pour le 14 Juillet", savoure l'homme au brushing rebelle, épaulé en régie par son épouse, Irya - non, aucune ressemblance avec Laeticia. Comme lui, d'autres sosies croulent sous les demandes. Ils s'appellent Johnny Mirador, Johnny Rock, Johnny Success, Johnny Vegas... Qu'importe le surnom, on se les arrache. Certains revendiquent jusqu'à 135 dates cette année.

Faux Johnny, vrai thérapeute

"Ce qui a changé, c'est aussi le nombre de personnes qui se déplacent. C'est multiplié par trois. On se rend compte qu'on est complet à chaque fois. On fait en moyenne 500-1000 personnes", illustre Johnny Vegas, qui, depuis le décès de la star, a chanté en Suisse, en Belgique ou au Maghreb. L'été dernier, certains ont aussi eu le privilège d'accéder à des festivals, à Lorient, Cambrai ou Juan-les-Pins, chose qui semblait inimaginable jusque-là. "Bon, ce n'était pas les Vieilles Charrues non plus, nuance Philippe Ghiles, le manager de Johnny Glab. Mais, avant, les portes étaient fermées. Là, il y a une vraie demande populaire."

Johnny Hapache en concert
Pontoise
Gymnase Mandela

© bertrand desprez pour l'Express 2018

Johnny Hapache en concert Pontoise Gymnase Mandela © bertrand desprez pour l'Express 2018

© / bertrand desprez pour l'Express 2018

Dix mois après la perte de l'être cher, un constat s'impose : la France en santiags n'a pas fini de faire son deuil. Il faut combler le vide, aller à la rencontre des fans encore sous le choc, parfois dans le déni, et (r)allumer le feu partout où il couvait encore. Côté sosie, le métier a donc légèrement changé. Enfiler le costume du héros, c'est se transformer en hot line vivante pour gens en peine et entendre en boucle les mêmes complaintes : "Il est parti trop tôt", "Il nous manque tant"... Forcément, la tonalité des spectacles s'en ressent. "Maintenant, quand je monte sur scène, je lui rends un hommage", explique Johnny Hapache d'une voix aussi saturée que sa Fender Stratocaster, le modèle culte de guitare électrique que le "grand maître" lui a un jour dédicacée.

Sur scène, il pointe parfois l'index vers les étoiles. Johnny Vegas, lui, envoie quelques paroles dans l'au-delà : "Je lui dis : 'Voilà, cette chanson, Johnny, elle est pour toi. Je vais la chanter le plus fort possible pour que tu puisses l'entendre de là où tu es.'" D'autres, à l'image de Johnny Mirador, ont carrément changé leur répertoire. Fini, les tubes dansants, très rock'n'roll. Place à un registre plus mélancolique, essentiellement composé de ballades. "On sent que les gens sont vraiment dans la nostalgie. On a un côté psy", souffle ce faux Johnny devenu vrai thérapeute.

Parfois envie de tout plaquer

Généralement, les larmes coulent dès les premières notes de Je te promets ou du Pénitencier. Quel que soit le profil des fans éplorés. Johnny Glab n'oubliera pas de sitôt les pleurs arrachés à cette fillette de 12 ans, persuadée de voir l'idole ressuscitée. Johnny Vegas, lui, reste marqué par les visages du public de Romont, en Suisse, l'été dernier : "Les gens qui étaient au premier rang ne bougeaient pas. Avec mon apparence, ils sont partis dans l'univers de Johnny, ils étaient assommés." Il évoque aussi cet homme, en costume-cravate, croisé dans le wagon-bar d'un train Nantes-Paris en début d'année. "Il m'a pris directement dans ses bras et s'est mis à pleurer. Ça m'a surpris parce que c'était un cadre. Moi, j'ai plus affaire à des bikers d'habitude. Il m'a scotché, ce monsieur. J'ai dû le consoler." En concert, il l'avoue, le chagrin peut être contagieux. "Si je ne me retenais pas, je pleurerais avec eux."

A vrai dire, la plupart des Johnny bis n'étaient pas prêts à éponger tant de sanglots. Le blues, ils étaient là pour le chanter. Pas pour le chasser. Ce qui était un métier passion il y a encore quelques mois est devenu parfois pesant. Certains ont ainsi besoin d'enfiler une autre casquette pour couper, se "déconnecter" de Johnny (le vrai) quand ils ne sont pas en représentation. D'autres ont même songé à ranger leurs habits de rocker. "Je ne suis quand même pas là pour faire pleurer les gens, mais pour donner du bonheur", glisse Johnny Mirador, qui aurait pu redevenir chauffeur routier. Puis il s'est fait une raison. Si le public en redemande, c'est que cette existence de simple doublure a encore un sens.

"Jean-Philippe Smet est mort, mais pas Johnny"

"On nous dit : 'Grâce à vous, ça continue. Il est parti, certes, mais vous lui redonnez vie.' Il y a des gens qui pleurent, qui nous tombent dans les bras. C'est prenant parce que ce n'est pas de la récupération de notre part", souffle Johnny Success, qui a perdu un deuxième père, le 5 décembre 2017. Cette nuit-là, "Jean-Philippe Smet est mort, mais pas Johnny Hallyday. Lui, ne mourra jamais", tonne Johnny Vegas, en quasi-prophète. Il monte désormais sur scène pour entretenir le mythe, faire vivre un héritage musical entré dans notre patrimoine. A Pontoise, où le public du jour déguste une souris d'agneau au thym sur des chaises en plastique, Johnny Hapache n'a pas d'autre prétention : "Pour moi, il vit, il chante avec nous. Je veux transmettre son message. Et quand je le fais, c'est mon coeur qui parle", poursuit-il, habité par sa mission.

Des fans sur la tombe de Johnny Hallyday à Saint-Barth, le 12 décembre 2017

Des fans sur la tombe de Johnny Hallyday, à Saint-Barthélemy, le 12 décembre 2017.

© / afp.com/Helene Valenzuela

Son tube préféré ? Je suis né dans la rue, parce qu'à l'instar d'Hallyday, il a vécu une enfance très dure, entre orphelinat, deuils et travail avec les forains. A 53 ans, il donne du "tu" à tout le monde et déroule sans virgules les anecdotes sur son mentor. Preuve qu'il maîtrise à la perfection son petit Johnny illustré. "Bah oui, faut le représenter quand même. Lui faire honneur. Les gens me font vibrer, alors, quand je chante, ça sort de là", lâche-t-il en se tapant le bas-ventre.

Des béquilles pour fans meurtris

On l'accuse parfois d'opportunisme, de faire son beurre sur le dos d'un mort, lui qui reprend pourtant le répertoire de "JH" depuis l'âge de 20 ans. On l'insulte aussi quelquefois sur les réseaux sociaux. Mais qu'importe. Il joue avec plaisir ce rôle de béquille pour fans meurtris. D'autant que ceux-là sont toujours privés d'un lieu de recueillement en métropole. Certains voudraient une stèle, une rue, voire une place pour celui qui repose à 6 700 kilomètres de Paris, sur l'île de Saint-Barthélemy. "C'est affligeant, quand même. Johnny doit 99% de sa notoriété à la France. Pour les fans, ce serait une reconnaissance", déplore Johnny Success, qui a prévu un pèlerinage en décembre sur la tombe du rocker. Sans ce voyage initiatique, impossible pour lui de faire son deuil. "Saint-Barth, c'est le tombeau. C'est ce qu'il reste de lui. Et moi, je veux le retrouver physiquement."

En attendant, il ne chômera pas, puisque tous ses week-ends sont bookés jusqu'à la fin de l'année. Chaque jour qui passe le rapproche aussi de l'anniversaire de la mort du chanteur. Ce qui ne devrait pas atténuer la catharsis ambiante. "Un an déjà... C'est forcément une date symbolique. Je chanterai deux jours après pour le Téléthon à Sannois. Ça va être le feu", promet Johnny Hapache, tout en répondant à ses nombreuses demandes de dédicace. Ce dimanche, à Pontoise, il a même eu droit à un rappel. Il ne pouvait pas s'échapper sans chanter Que je t'aime. Une chanson qui ne se conjugue qu'au présent. Jamais au passé.

Johnny Hapache en concert
Pontoise
Gymnase Mandela

© bertrand desprez pour l'Express 2018

Johnny Hapache en concert Pontoise Gymnase Mandela © bertrand desprez pour l'Express 2018

© / bertrand desprez pour l'Express 2018