Tic, tac. Depuis des mois, voire des années, Audrey Berrier s'est habituée à vivre avec un minuteur dans la tête. Dix minutes pour traiter un dossier, quinze minutes pour un entretien, huit minutes pour avaler un sandwich entre deux préparations d'audience. "Je compte tout, tout le temps", confie cette juge de l'application des peines (JAP), déléguée de section de l'Union Syndicale des Magistrats au Tribunal Judiciaire de Brest. À 34 ans, la jeune femme a déjà été victime de deux burn-out : l'un au début de sa carrière, à la suite d'un enchaînement de trois semaines de travail ininterrompu, et l'autre à la fin du premier confinement. Pendant cette période, Audrey et ses collègues ont mené à bien une mission visant à réduire la surpopulation carcérale de la maison d'arrêt de Brest, dont le taux d'occupation dépassait alors les 180%. "C'était un travail colossal. Quelques jours plus tard, je n'ai pas réussi à me lever. Mon corps a dit stop", raconte-t-elle simplement.

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Depuis, la magistrate a repris le travail. Mais le fameux "tic-tac" continue de résonner dans sa tête. À la veille d'une rare manifestation de magistrats, de greffiers et d'avocats visant à réclamer des moyens "dignes" pour la justice, Audrey a accepté de raconter son quotidien à L'Express. À quoi ressemble "une semaine type" de travail dans la peau d'un juge ? "Vous verrez, ce n'est pas de tout repos", répond-elle en riant. Preuve en est : pour illustrer ses huit derniers jours, la JAP est obligée de retrouver les notes inscrites sur son agenda. "C'est si intense que j'ai déjà oublié le programme de la semaine dernière", lance-t-elle en faisant défiler les pages. Trois semaines après la publication dans le journal Le Monde d'une tribune dénonçant la souffrance au travail et la perte de sens pour les personnels de la justice, son récit se veut le plus concret possible. "C'est ma réalité, mais aussi celle de l'immense majorité de mes collègues", souligne-t-elle. Par ces exemples, elle tient à sensibiliser l'opinion publique et les autorités sur la gravité de la situation. "On ne peut pas continuer à crouler sous les dossiers. En jugeant de plus en plus vite, on finira par juger de plus en plus mal".

"Dix à treize heures par jour"

"Samedi. J'anticipe la semaine qui arrive en rédigeant mes jugements ou en préparant les audiences à venir", commence Audrey. Contrairement à la majorité des Français, ses semaines sont loin de commencer le lundi matin. Pour ne pas accumuler de retard, et pour faire face à d'éventuels imprévus, la magistrate est obligée de travailler "environ quatre heures chaque week-end". Une moyenne "basse" comparée à d'autres collègues. "Je ne connais pas un seul confrère qui ne travaille pas sur son temps libre, le week-end, le soir, ou même la nuit", assure-t-elle. En tant que JAP, Audrey intervient à la fin de la chaîne pénale : son rôle est de fixer les principales modalités d'exécution des peines prononcées par les tribunaux correctionnels ou les cours d'assises. "Pour cela, je dois recueillir un maximum d'informations sur la personne qui a été condamnée, connaître ses forces, ses faiblesses, pour rendre la décision la plus personnalisée possible", explique-t-elle. "Le problème, c'est qu'on a de moins en moins de temps pour réaliser ce travail en amont, pourtant nécessaire". Dès le samedi, le tic tac reprend ainsi son cours - impossible pour la jeune femme de se remémorer un week-end récent durant lequel elle n'aurait pas travaillé. "Peut-être début novembre, et encore, je ne suis pas sûre".

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Le lundi, la journée commence tôt. En fonction de son planning, la juge passe les portes de son bureau entre 7 heures et 8h30. En arrivant, elle traite les affaires urgentes - entre 20 et 30 dossiers déposés chaque jour sur sa table de travail. "Il peut s'agir de personnes qui exécutent leur peine sous surveillance électronique et qui n'ont pas respecté leurs obligations durant le week-end, par exemple", explique-t-elle. "Mes greffières me sortent le relevé des alarmes, et je suis chargée de donner suite ou non". Dès 9 heures, la magistrate enchaîne ensuite sur ses entretiens avec les détenus et leurs avocats. Il faut faire vite : entre 13 et 18 personnes doivent être reçues dans la journée, pour discuter de procédures d'aménagement de peine ou des modalités d'exécution de cette peine. Si elle ne s'en sort "pas trop mal", Audrey peut prendre une pause déjeuner d'une demi-heure. Dans le cas inverse, ce sera plutôt trois minutes.

Au mois de septembre dernier, lassée de courir après le temps, la magistrate et ses équipes ont décidé de limiter ces entretiens à 15 minutes par personne. "Mais j'ai parfois des gens qui s'effondrent, qui pleurent, qui crient. Des avocats qui, à raison, veulent exposer plus longuement leur point de vue. Je ne me vois pas leur demander de quitter mon bureau pour respecter un timing", raconte la juge, qui a récemment choisi de recadrer ces échanges à une vingtaine de minutes. "Derrière chaque dossier, il y a des personnes dont la vie est suspendue. Certains ont le sentiment d'être jugés trop vite, trop mal, sans avoir été écoutés. C'est désastreux". À 17 heures, fin des interviews. Audrey fait le point avec les greffiers, qui lui confient le courrier et les piles de dossiers reçus dans l'intervalle. "Hier, j'ai fini à 20 heures. Parfois, c'est plus tard", raconte-t-elle. Cette charge de travail, qui s'étale entre "dix et treize heures" par jour, est pourtant loin d'être une surprise. La juge l'avoue : à l'école ou durant ses stages, ses collègues et professeurs l'avaient prévenue. "Mais personne ne s'attend à ce que ce soit à ce point-là. Et c'est de pire en pire".

"Rythme effréné"

Le mardi, la course reprend : traitement du courrier, préparation de l'audience du lendemain, rédaction de jugements, prise en charge du travail d'une collègue en arrêt maladie... "C'est un rythme effréné", résume Audrey, qui dénonce un quotidien rendu complexe par des réformes et des changements de loi "tous les 18 mois". "Ça veut dire que nous devons nous adapter à de nouveaux textes, de nouvelles méthodes de travail, remettre à jour nos dossiers... C'est une succession de tâches qui viennent s'ajouter à nos tâches juridictionnelles", indique-t-elle. "On nous ajoute énormément de missions, c'est sans fin". Autour d'elle, la pression est visible, littéralement. Au moment où elle nous parle, Audrey décrit un bureau rempli de dossiers, qui encombrent ses tiroirs, sa bibliothèque, le sol. Certains soirs, elle avoue s'endormir avec des affaires en tête. Et certaines nuits, se réveiller en pensant à une audience, à la question qu'il faudrait poser le lendemain, au détail sur lequel il aurait fallu appuyer durant un entretien passé. "On fait nos courses en pensant à notre travail ! Ça prend énormément de place".

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Mercredi, la trentenaire arrive tôt au Palais : il faut prendre le temps de traiter les dernières urgences. Son audience commence à 9 heures, et s'étale jusqu'aux environs de 13 ou 14 heures. "J'ai un chronomètre dans la tête, parce que je sais que je dois traiter entre 15 et 18 dossiers par audience. C'est à la chaîne". Pour elle, comme pour les greffiers ou les avocats, la situation n'est clairement pas satisfaisante. "Nous sommes fatigués", souffle-t-elle. Et à ce rythme, la JAP l'admet : "Il y a des dossiers qu'on bâcle". Pour les affaires "à enjeu moindre", qui concernent par exemple des délits routiers, elle avoue "aller parfois trop vite", au risque de passer à côté de détails importants. "On se retrouve ensuite avec des modalités de peine moins bien adaptées, des personnes qui pourraient avoir des difficultés à les suivre. Ça fait froid dans le dos, mais c'est notre réalité. On n'a pas le choix."

"On ne peut plus"

L'après-midi s'enchaîne après un repas avalé en 10 minutes, cadencée par la gestion des affaires survenues pendant l'audience du matin et la rédaction d'un ou deux jugements. Idem pour le jeudi, idem pour le vendredi - les journées de la magistrate sont entièrement consacrées aux audiences, aux entretiens ou aux rédactions de jugement. Finir "plus tôt" le vendredi ou commencer un peu plus tard de temps à autre ne semble pas être dans les habitudes d'Audrey : la semaine dernière, la juge a terminé son marathon à 20 heures le vendredi soir. "Ces derniers temps, je tourne à environ 60 heures de travail par semaine, plus le week-end. Il n'y a pas vraiment de temps pour l'imprévu".

Malgré tout, elle tente de ne pas céder toute la place à ses dossiers. "C'est très important d'avoir une vie personnelle à côté pour ne pas se laisser couler", estime-t-elle. Au fil du temps, Audrey a vu des collègues plonger. "Ils perdent leurs femmes, ils ne voient plus leurs enfants... Ils pensent à la reconversion". Elle-même confie qu'à ce rythme, elle pourrait ne pas rester JAP toute sa vie. "Je ne veux pas prendre le risque de rendre une mauvaise justice", regrette-t-elle, réclament urgemment plus d'effectifs et un ralentissement des "incessantes" modifications législatives. "On fait tous le maximum. Mais c'est important de dire que là, on ne peut plus". Ce mercredi, à l'occasion de la manifestation organisée par les professionnels de la justice, Audrey mettra son "tic-tac" interne en pause - elle a annulé l'audience prévue ce mercredi matin, quitte à prolonger l'attente des justiciables concernés. "C'est une initiative absolument inédite, pour une situation inédite. Il faut agir", martèle-t-elle avant de raccrocher. Une pile de dossiers l'attend encore.