Pas de gueule de bois, pas d'achats illicites, et une "défonce" garantie pour quelques euros. Il y a huit ans, Côme découvre le protoxyde d'azote dans une soirée de sa prépa d'ingénieur. Le principe est simple : en inhalant de petites capsules de ce gaz, initialement utilisé en médecine comme analgésique ou en cuisine pour fabriquer de la crème Chantilly, les étudiants sont pris de fous rires incontrôlables et d'une sensation de bien-être immédiat. Très vite, son utilisation devient banale dans les soirées auxquelles se rend l'apprenti designer. "Je me souviens que tout le monde aimait ça. On mettait des musiques spécifiques : au refrain, on inhalait tous au même moment notre capsule. Certains ne réagissaient pas, d'autres riaient, d'autres tombaient par terre...", raconte le jeune homme, aujourd'hui âgé de 27 ans. Lui-même commence à se fournir directement auprès d'étudiants en médecine, ou via des sites de vente en ligne comme Amazon. "J'achetais par paquets de 25, entre 50 et 100 cartouches pour une soirée. Mais au lieu de l'utiliser en cuisine, on respirait ça dans des ballons de baudruche, c'était un délire d'école", explique-t-il, assurant avoir totalement cessé sa consommation depuis la fin de ses études.

En quelques années, les petites capsules argentées et les ballons colorés ont, de leur côté, plus que prospéré. Selon une étude de la mutuelle étudiante Smerep, le protoxyde d'azote se classait même, fin 2018, au troisième rang des drogues les plus consommées par les étudiants : 6% d'entre eux en avaient alors déjà inhalé, contre 20% pour le cannabis et 7% pour le poppers. "Tout le monde en prend. C'est devenu normal", assure Juliette*, étudiante en médecine de 19 ans. Depuis un an, la jeune femme participe même à des commandes groupées entre copines, achetant le gaz par lots de 500 ou 600 capsules sur un site spécialisé dans les accessoires de cuisine. "Un lot de 360 doses, c'est 119 euros", indique-t-elle, préférant désormais inhaler "une quinzaine de capsules par soirée" plutôt que de boire de l'alcool. Face à la demande exponentielle des consommateurs, le "proto"' ne se vend d'ailleurs plus uniquement sous le manteau entre étudiants ou sur les sites spécifiques de pâtisserie. "Nous, on utilise un site classique, mais je sais que vous pouvez aussi vous en faire livrer sur Snapchat, par exemple", évoque Juliette.

Editions "Deluxe" et livraisons sur Snapchat

Sur cette application de messagerie instantanée, des dizaines de comptes arborant des émojis ballons proposent en effet de livrer, partout en France, des capsules de gaz hilarant ou des ballons de baudruche à quelques euros. "Plus besoin de vous déplacer pour rendre votre fête plus folle !", promet par exemple l'un de ces comptes à grand renfort de slogans colorés, dont les livreurs sont "dispo de 18h à 3h" en semaine et de "18h à 5h le week-end" sur Montpellier. Alors qu'une loi promulguée le 1er juin 2021 visant à "prévenir les usages dangereux du protoxyde d'azote" a notamment établi l'interdiction de vendre ou d'offrir ce produit aux mineurs, quel que soit son conditionnement, dans tous les commerces, les lieux publics et sur Internet - sous peine d'une amende de 3750 euros - , n'importe quel internaute peut ainsi se fournir via un revendeur sur les réseaux sociaux, sans aucune vérification de son identité ou de son âge. "C'est comme pour le shit, la cocaïne, ou même les passes sanitaires au moment du Covid : dès qu'il y a une forte demande, ou une difficulté légale à se procurer un produit, vous trouverez des revendeurs sur les réseaux sociaux pour en profiter. Et en dix minutes sur Instagram, Snapchat, Whatsapp ou Telegram, vous pourrez vous faire livrer chez vous à peu près tout ce que vous cherchez", explique à L'Express Yann Bastière, délégué national SGP Unité Police.

Sur différents sites Internet, qui se sont spécialisés dans la revente de protoxyde d'azote, le marketing va même plus loin. Des bonbonnes de toutes les couleurs, que l'on peut se procurer par palettes entières, sont ainsi vendues aux consommateurs comme des "produits d'exception", sous des noms toujours plus recherchés : édition "Gold" dont la pureté aurait été testée à "99,9%", édition "Midnight" pour "les longues nuits d'été, pour les oiseaux de nuit, pour des moments inoubliables jusqu'au lever du soleil", "Maxxi 20000" pour des bonbonnes de deux kilos... Sur certaines plateformes, la vente de "proto" se décline même en plusieurs accessoires, allant de la sacoche permettant de "transporter son chargeur dans n'importe quel cadre ou événement" aux flacons d'arômes goût myrtille, banane ou fraise pour "des ballons aux saveurs délicieuses". Autant de promesses loin de viser les cuisiniers spécialistes de crème Chantilly, donc. "Mais cette iconographie et ce marketing professionnels sont destructeurs, parce qu'ils séduisent une jeunesse déjà conquise par la vision ludique et festive du produit", regrette le Dr Guillaume Gzrych, biochimiste métabolicien au CHU de Lille et fondateur d'une filière de soins spécialisée pour les victimes du protoxyde d'azote dans la région des Hauts-de-France.

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Depuis qu'il s'intéresse au sujet, le médecin a tout vu, ou presque. "On a retrouvé des bonbonnes sur lesquelles le QR code de la messagerie Snapchat du revendeur est carrément incrusté, pour en recommander directement. On en a qui certifient que le gaz est bien halal ou vegan, d'autres avec des lanières colorées pour les transporter, d'autres encore qui atteignent les six kilos...", se désespère-t-il. Tandis que sur les réseaux, le gaz hilarant est de plus en plus banalisé. "Vous avez des stars de téléréalité ou des footballeurs qui se prennent en vidéo en train d'inhaler des ballons, ou des ados qui se donnent le défi de 'faire des ballons' en voiture, durant un intercours ou devant la sortie du collège", relate le Dr Gzrych, qui rappelle les conséquences "extrêmement graves" de la prise de ce produit pour la santé. "Ça peut aller des simples tremblements et pertes de connaissances à la paralysie de certains membres, à des troubles de l'orientation ou à des thromboses. Et dans les Hauts-de-France, les déclarations de cas graves ont été multipliées par quatre en trois ans". Selon une étude de l'Anses et de l'ANSM publiée en novembre 2021, pas moins de 388 cas d'intoxication au protoxyde d'azote ont par ailleurs été rapportés aux centres antipoison (CAP) et aux centres d'évaluation et d'information sur la pharmaco-dépendance addictovigilance (CEIP-A) en 2020 - contre seulement 93 cas en 2019.

Trafic organisé et réseau international

Pourtant, l'impact sur la santé publique ne semble pas limiter le trafic ou refroidir les revendeurs - bien au contraire. Sur Internet, certains sites proposent même aux clients d'acheter "en gros" de larges quantités de protoxyde d'azote - comptez par exemple 609,99 euros pour 24 bonbonnes de 615 grammes -, souvent expédiées depuis l'étranger. "L'explosion de la demande a récemment conduit à une professionnalisation des trafiquants : le protoxyde d'azote est désormais au coeur d'un trafic organisé, et un réseau international est en train de se développer", indique le service d'information et de communication de la police (Sicop) à L'Express. Ces derniers mois, les autorités auraient par ailleurs recensé "un certain nombre de vols à main armée", visant à dérober des cartouches et des bonbonnes de protoxyde d'azote. "Nous surveillons de près ce trafic, même s'il reste très difficile d'établir un profil type de revendeurs. Généralement, les bonbonnes sont retrouvées dans le cadre d'autres affaires, comme un vol à main armé ou un contrôle de routine."

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Le 7 août dernier, l'arrestation pour refus d'obtempérer d'un conducteur de scooter transportant six bouteilles de gaz hilarant a ainsi permis de saisir, quelques jours plus tard, quinze tonnes de protoxyde d'azote en région parisienne. Selon le parquet de Nanterre, "un chauffeur-livreur néerlandais" venait livrer dans un box de Collégien (Seine-et-Marne) des dizaines de palettes de bonbonnes, représentant plusieurs tonnes de produit. En janvier dernier, sept tonnes de "proto" avaient également été saisies en Seine-et-Marne, tandis que plus de 1500 bonbonnes étaient découvertes quelques semaines plus tard dans un parking désaffecté du quartier de la Bourgogne, à Tourcoing (Hauts-de-France). "Nous sommes face à un réseau organisé, dont la structure est similaire à celle des réseaux de trafic de stupéfiants, pour un produit dont l'usage, initialement légal, est totalement détourné", estime Eric Denoeud, adjoint à la mairie de Tourcoing chargé de la prévention et de l'accès aux droits. "Mais la principale difficulté dans ce type d'affaire, c'est que le protoxyde d'azote reste un produit légal : il reste très difficile de faire condamner les usagers ou les éventuels revendeurs. On fait ce qu'on peut sur la base des lois déjà existantes et des arrêtés de la mairie".

Face à ce vide juridique, les élus locaux ou les différents parquets tentent en effet de s'adapter. La ville de Tourcoing a par exemple pris un arrêté en juillet 2021 visant à interdire purement et simplement la vente de cartouches contenant du protoxyde d'azote sur l'ensemble des commerces du territoire de la commune, pour les mineurs comme pour les majeurs. Le parquet de Nanterre, lui, a fait le choix de poursuivre le trafic de ce gaz en tant que "trafic de substances vénéneuses" : tel que le prévoit le code de la santé publique, les revendeurs pourraient ainsi être condamnés à une amende allant jusqu'à 375 000 euros et cinq ans d'emprisonnement. À Bobigny (Seine-Saint-Denis), le parquet tente, lui, de poursuivre les suspects en s'appuyant sur la notion de travail dissimulé. "On a jeté des bases et défini un premier cadre pour encadrer la consommation de protoxyde d'azote, mais c'est encore loin d'être suffisant", estime de son côté Valérie Létard, sénatrice du Nord à l'origine de la proposition de loi adoptée le 1er juin 2021. "Nous réfléchissons actuellement à une nouvelle version de cette loi, qui permettrait notamment de faire condamner les vendeurs et l'usage détourné du produit, en se rapprochant le plus possible de la législation qui encadre les stupéfiants", indique-t-elle à L'Express. "Aux vues de l'explosion de la consommation et de l'étendue du trafic, c'est devenu nécessaire".