La critique, qui n'a pas écrit que des bêtises, a donné une belle définition du travail de Howard Hawks (Scarface, Le Grand Sommeil, Rio Bravo): «C'est un cinéma à hauteur d'homme.» En ce qu'il mettait les personnages au centre de leur histoire, capables d'agir au nom de leur morale. Et si leur destin ne dépendait pas forcément d'eux, au moins avaient-ils eu le pouvoir d'en être les acteurs plus que les spectateurs. Rachid Bouchareb, aussi, fait un cinéma à hauteur d'hommes. Avec un s. Dans Indigènes, ils sont quatre: Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir. Des Arabes, oui, venus d'Afrique du Nord renforcer les troupes de la France combattante au cours de l'été 1943. L'Italie, la Provence, les Vosges, jusqu'à ce village alsacien où les quatre soldats vont se retrouver face à un bataillon allemand.
L'oubli, cette bonne excuse qui évite aux responsables de se regarder en face, a, depuis, fait son travail. Ces «indigènes» ont été rangés dans un tiroir, dans un placard. Le dossier de leurs pensions d'anciens combattants, gelées en 1959 à l'époque de la décolonisation africaine, est seulement en passe d'être réglé. Ce simple fait est rappelé en une phrase à la fin du film. Pas plus. Car si Bouchareb se bat, justement, contre l'oubli, il ne le fait jamais dans un esprit de revanche. Indigènes est un film témoin. Montrer ce que ces hommes-là ont fait. Se souvenir qu'ils sont morts pour un pays. Pour une République.
Mais Indigènes est aussi du cinéma. Pas un documentaire sur la guerre. Pas plus qu'une «héroïsation» démagogique avec violons et ralentis. Ce n'est, de toute manière, pas le genre de Bouchareb, cinéaste sobre et digne qui filme les hommes les pieds sur terre, droit dans les yeux. Car Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir sont juste cela, des soldats, des voisins, des messieurs, des tout-le-monde, gueulards, amoureux, peureux, naïfs, courageux.
Ces quatre-là s'appellent aussi Jamel Debbouze, Sami Bouajila, Roschdy Zem, Samy Naceri. Avec Bernard Blancan, le sergent, ils ont remporté le prix d'interprétation (collégial) au Festival de Cannes. Ils ne jouent pas, ils sont. Et eux non plus, il ne faut pas les oublier.