Tous formatés ! Quand nous l'interrogeons sur la propension des étudiants de Sciences po à réciter des phrases toutes faites autour du "vivre ensemble", du "pacte républicain" et des "défis de la mondialisation", Michèle Kirry, préfète et présidente du jury de l'ENA en 2017, nous écoute patiemment, puis nous douche : "Bien sûr qu'ils ont une certaine forme de formatage, mais il serait très injuste de le critiquer. Si on voulait autre chose, on aurait un autre concours. Et apprendre un métier, c'est aussi apprendre les règles de l'art." Pas faux. L'Ecole libre des sciences politiques, ancêtre de Sciences po, a d'ailleurs été fondée en 1872 par le trentenaire Emile Boutmy avec l'objectif assumé de former une nouvelle élite intellectuelle, solidement instruite et à ce titre "formatée" pour diriger le pays, dorénavant républicain.
Mais alors, comme pour le cholestérol, comment séparer le bon formatage, synonyme de connaissances étendues et de savoir-faire éprouvé, du mauvais formatage, ce cynisme mécanique qui pousse à vanter avec des trémolos le "service public", alors qu'on rêve de pantoufler dans une banque ? La nuance est d'autant moins facile à appréhender que l'Institut d'études politiques (IEP) de Paris place depuis toujours au sommet de son panthéon des énarques... presque tous passés durablement dans le privé, comme nous le rapportons dans notre grande enquête sur l'école des élites.
Réseau d'énarques
Il faut pousser les candidats dans leurs retranchements, répond Michel Cosnard, patron du jury de l'ENA en 2020 : "Ils nous disent tous qu'ils souhaitent vraiment servir l'Etat. On s'aperçoit aussi qu'il y a des parcours un peu tracés, comme cette dizaine d'étudiants de Sciences po passés par l'université de Berkeley. Alors on les cuisine, sur leur année à l'étranger, sur leurs activités sociales - beaucoup en revendiquent." Et c'est ainsi qu'un prétendu bénévole du Samu social doit reconnaître qu'il n'a effectué qu'une maraude auprès des sans-abris, une seule fois dans sa vie.
Ce type d'erreurs reste l'exception. Les candidats les plus rigoureux ont appris à roder leur discours, au cours de multiples oraux d'entraînement, dispensés par de glorieux lauréats du concours, privilège précieux du réseau Sciences po. Lorsqu'on lui demande s'il a pu s'assurer de la sincérité des candidats retenus, Michel Cosnard avoue les limites de l'exercice : "Non, il se peut que certains aient joué un rôle. Mais s'ils ont été capables de jouer ce rôle pendant quarante-cinq minutes, ils ont des qualités !" Il est vrai que Machiavel était un excellent conseiller du prince.