Cent cinquante ans de Sciences Po, polémiques sur le "wokisme", retour d'expérience sur la réforme du concours d'entrée... Pour sa première rentrée comme directeur de l'Institut des études politiques (IEP) de Paris, dix mois après son entrée en fonction, Mathias Vicherat affronte de nombreux sujets brûlants. Pas de quoi impressionner cet énarque, habitué aux crises et aux regards défiants depuis ses passages à la préfecture de Seine-Saint-Denis, à la mairie de Paris, à la SNCF ou chez Danone. Auprès de L'Express, qu'il reçoit dans son bureau ensoleillé du premier étage de la rue Saint-Guillaume, le haut fonctionnaire raconte sa vision avec une verve joviale qui tranche avec les manières de patricien de Frédéric Mion, son prédécesseur tombé dans le sillage de l'affaire Olivier Duhamel. A l'écouter s'expliquer avec sa chemise sans costume et sa cravate fine de manager dynamique, héritage de ses années SNCF, on pense un instant à la fougue réformatrice de Richard Descoings.

Mathias Vicherat peut-il lui aussi marquer de son empreinte la grande école fondée par Emile Boutmy en 1872 et qui ambitionne de devenir le Harvard français ? Le directeur assume en tout cas crânement ses lignes directrices, mélange de convictions fortes et d'une nécessité rendue pressante par des projections financières incertaines pour l'institution. "70% de nos diplômés décident de travailler dans le privé", constate-t-il, en défendant les "vies professionnelles variées", faites d'allers-retours entre le privé et le public. Le haut fonctionnaire veut aussi développer les partenariats avec les entreprises, tout en veillant à la diversification sociale et géographique des admis.

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L'ancien condisciple d'Emmanuel Macron à l'ENA affirme aussi fortement sa volonté d'interdire les réunions en non-mixité, "quelles qu'elles soient", et son souhait d'accueillir l'ensemble des sensibilités politiques à Sciences Po, ce qui a relevé de la gageure ces dernières années. Tout en glissant que les médias ont parfois tendance à se nourrir du "fantasme" d'un péril "woke". Et de sourire légèrement en nous regardant. Aucun doute : Mathias Vicherat est un bon communicant.

L'Express : Sciences Po fête ses 150 ans en cette rentrée. Vous avez fait le choix d'une célébration académique, très peu orientée vers le monde politique et le grand public. Pourquoi cette sobriété, voire cette discrétion ?

Mathias Vicherat : Vous avez raison sur notre volonté. Nous n'avons pas voulu faire de "bling bling". Nous avons choisi de revenir sur nos fondamentaux, notamment en invitant quarante présidents d'universités internationales autour de la défense des libertés académiques. Ces libertés sont aujourd'hui en attrition dans plusieurs parties du monde, dans les régimes illibéraux, mais aussi parfois dans nos démocraties. Je pense à la question de la liberté d'expression sur les campus américains, avec le risque - ou le fantasme - d'une importation de ces débats en France. Nous avons aussi voulu insister sur l'aide que peuvent apporter les universités aux communautés persécutées. Par exemple, Sciences Po accueille et accompagne financièrement aujourd'hui plus de soixante étudiantes ukrainiennes. Nous avons réussi à lever un million d'euros auprès de nos mécènes. Nous accueillons également des chercheurs d'Afghanistan et d'Ukraine, qui ont intégré notre école. Nous souhaitons être un refuge académique.

Vous venez de vivre votre première rentrée en tant que directeur de Sciences Po. Quelles sont vos ambitions et votre méthode pour l'école ?

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Mon ambition est de faire de Sciences Po l'université mondiale de référence en matière de combinaison des savoirs fondamentaux interdisciplinaires et des expertises professionnelles. C'est la marque de fabrique de Sciences Po, son ADN. Cette approche nous différencie d'autres universités sur la scène internationale et fait de Sciences Po un établissement à caractère unique dans l'enseignement supérieur qui attire aujourd'hui les meilleurs étudiants. Notre projet, c'est également de renforcer le niveau d'excellence des recrutements - 97% de mention très bien au bac - en le conjuguant à une ouverture sociale et géographique toujours plus poussée pour être un acteur de l'égalité des chances. Enfin, et c'est déterminant pour notre avenir collectif, nous inscrivons notre institution au coeur des transitions environnementales et numériques en repensant nos enseignements, nos partenariats ou notre travail de recherche à l'aune de ces deux défis majeurs.

Ce sujet des libertés académiques a posé question à plusieurs reprises à Sciences Po, ces derniers mois. Il vous a notamment été reproché d'avoir déprogrammé un cours sur Darwin, pourtant validé au préalable, parce qu'il aurait déplu au programme Présage, promoteur d'enseignements sur l'égalité des sexes.

Je peux vous assurer qu'il n'y a aucune idéologie derrière cette décision, et que toute interprétation contraire est fallacieuse. Il y a 400 cours par an qui ne sont pas acceptés à Sciences Po sur 3 000 cours dispensés, ce cas n'a rien d'isolé. C'est un sujet d'intégrité scientifique et non de libertés académiques. Il n'y a pas de droit automatique à enseigner à Sciences Po, nous veillons scrupuleusement à la qualité des cours car c'est la condition du prestige et de la qualité de notre diplôme. Leonardo Orlando, qui était responsable pédagogique par intérim, pendant deux mois, sur le campus de Reims, a pré-validé son propre cours. Le programme Présage, qui n'a aucun pouvoir décisionnel, s'est intéressé à ce cours pour éventuellement l'intégrer à son Certificat en études de genre, et a alerté sur le fait que les pré-requis scientifiques, au regard de la bibliographie et de l'intitulé du cours, lui semblaient douteux.

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La doyenne du Collège universitaire s'est saisie de la question, a consulté le département de sociologie et a considéré que le cours n'avait pas la qualité scientifique requise pour être enseigné. Le respect de l'évaluation par les pairs est le pendant de la liberté d'enseigner, qui n'est pas automatique. Par ailleurs, nous ne censurons évidemment pas Darwin à Sciences Po : nous voulons d'ailleurs inviter le chercheur canadien Steven Pinker, spécialiste du sujet, - et qui s'est d'ailleurs insurgé de la non-acceptation de ce cours - pour qu'il puisse intervenir devant nos étudiants.

Le fait que la mission Présage, dont l'objet est de promouvoir l'égalité de genre, livre un avis scientifique sur un cours n'est-il pas le signe que l'idéologie et le scientifique s'entremêlent sur cette question ?

Le programme de recherche et d'enseignement Présage concerne 70 étudiants par an qui veulent obtenir un certificat avancé sur les questions de genre et de discriminations. Ce programme n'intervient pas sur les maquettes pédagogiques. J'ajoute que Sciences Po, profondément attaché à former des esprits critiques, revendique l'enseignement des études sur le genre. Par ailleurs, j'ai personnellement une boussole : le pluralisme. L'uniformité, c'est la mort de la pensée. Depuis que je suis arrivé, j'ai fait en sorte que l'école procède à des recrutements divers. Et je me félicite que les figures enseignantes qui s'expriment le plus, notamment dans les médias, défendent des idées très différentes. J'ai aussi demandé aux services de refuser que des réunions en non-mixité, quelles qu'elles soient, se tiennent à Sciences Po. Mais vous savez, ces débats sur ce que l'on appelle le "wokisme" existent beaucoup plus dans la presse qu'à Sciences Po.

Sous votre direction, des gens comme Alain Finkielkraut, qu'un groupe a tenté d'empêcher de venir à Sciences Po, en 2019, pourraient-ils être reçus ?

Mais bien sûr ! Je pense que la pensée s'enrichit au contact de la différence. Quand j'ai proposé que Sciences Po accueille chacun des candidats à la présidentielle de 2022, vous imaginez bien que des associations m'ont dit : "Jamais ni M. Zemmour, ni Mme Le Pen ne doivent pouvoir avoir le droit de venir ici". J'ai répondu à ces étudiants que tous les candidats pouvaient venir s'exprimer à Sciences Po, mais à la condition d'accepter un cadre commun à chaque candidat, qui prévoyait un moment de contradiction scientifique avec des enseignants de Sciences Po. Nous sommes un lieu de savoirs, pas un lieu de meeting. Sciences Po n'est pas la Mutualité ou le Trocadéro.

En consultant la maquette des cours de Sciences Po, on se rend compte que les cours sur des thématiques pouvant relever de l'intersectionnalité sont effectivement très marginaux, sauf sur un campus, celui de Reims. Quatorze* cours traitant à titre principal de la race et des discriminations raciales y sont dispensés en première année, soit près de la moitié des enseignements obligatoires. N'est-ce pas un peu excessif ?

Quel que soit le campus, près de 80% des cours relèvent du tronc commun - en sciences politiques, histoire, économie, droit, sociologie - et sont les mêmes pour tous nos étudiants en première année.

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Il ne s'agit absolument pas de 14 enseignements obligatoires, mais d'une liste au sein de laquelle les étudiants doivent choisir un cours. Toute notre maquette pédagogique est disponible sur notre site, tout cela est évidemment public. Le campus de Reims étant l'un des deux plus grands en termes de nombre d'étudiants accueillis, le nombre de cours proposés est nécessairement plus important.

Par ailleurs, en ce qui concerne la maquette, il faudra donner de plus en plus de place à des cours sur la transition écologique et la transition numérique. D'une part parce que c'est une demande très forte des étudiants, et d'autre part parce que maîtriser ces thèmes devient incontournable dans la sphère professionnelle.

En début d'année, vous avez annoncé la fin du partenariat avec Total, décrié depuis plusieurs années par les étudiants. Ce choix a-t-il un lien avec la fronde estudiantine ?

Non. Avec Total, nous avons choisi, d'un commun accord, de ne pas renouveler notre partenariat, qui portait sur un programme pour l'égalité des chances. Par ailleurs, j'ai souhaité qu'un étudiant rejoigne la commission des dons, qui donne son avis sur les partenariats avec les entreprises. Cela permettra de lever certains doutes. Ils se rendront compte qu'il y a une étanchéité totale entre les mécènes et la recherche scientifique. Tous nos partenaires se conforment à ce principe qui figure dans notre charte éthique. Plus globalement, j'assume de vouloir développer le mécénat à Sciences Po. On a beaucoup à apprendre de l'entreprise et elle a beaucoup à apprendre de l'université.

Est-ce parce que les prévisions financières de Sciences Po sont incertaines que vous souhaitez intensifier ces liens avec les entreprises ?

Si nous voulons continuer à nous développer, il faut aller chercher de l'argent, c'est une certitude. Je considère d'ailleurs que l'Etat ne nous a pas suffisamment accompagnés depuis dix ans puisque la dotation est la même alors que le nombre d'étudiants à Sciences Po a augmenté de 25%. Nous allons signer un contrat pluriannuel avec le ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche : la dotation sera modulable en fonction d'objectifs partagés avec le ministère. Mais il faut que chacun ait en tête la nécessité d'augmenter les recettes, pour pouvoir développer et renforcer notre faculté permanente comme je l'ai annoncé. Nous lancerons prochainement une concertation sur ces questions financières qui sont déterminantes pour notre institution.

Vous avez "encouragé", en décembre dernier, les étudiants de Sciences Po, à faire des "allers-retours" entre le public et le privé, ce qui peut être perçu comme une incitation au pantouflage.

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Cette histoire n'est pas sérieuse. J'ai dit qu'il était important d'avoir une vie professionnelle variée. Par exemple de commencer sa vie professionnelle dans le secteur privé et puis de venir travailler pour le secteur public, le pantouflage, ce n'est pas cela ! C'est le fait de profiter de la formation du public pour rejoindre la sphère privée et ne jamais revenir. Je n'ai en aucun cas vanté cette pratique. Ces mouvements entre secteur privé et public doivent se faire dans un cadre éthique, sous le contrôle de la HATVP, évidemment.

Ces mouvements posent la question de la raison d'être de Sciences Po, une école connue pour former les grands serviteurs de l'Etat. Est-ce qu'aujourd'hui, on peut former indistinctement les serviteurs de l'Etat et les dirigeants du secteur privé ?

Quand je suis entré à Sciences Po, on considérait que la voie royale était de passer les concours de la haute fonction publique et notamment l'ENA. Aujourd'hui, les débouchés sont bien plus variés. Chaque année, 70% de nos diplômés décident de travailler dans le privé. En revanche, il est vrai que Sciences Po forme à une agilité, une capacité à comprendre la complexité du monde qui mieux que d'autres formations permet à nos étudiants, d'avoir des vies professionnelles diverses.

Sciences Po est une école pionnière en matière de diversité. Vous assumez même le terme de "discrimination positive" à l'entrée. Faut-il inévitablement en passer par là pour encourager la mixité sociale ?

Je n'aime pas le terme de discrimination positive mais je n'en connais pas d'autre qui définisse aussi bien le dispositif des Conventions Education Prioritaire. Ce dispositif qui a 20 ans a une vraie efficacité. Dès la deuxième année, les élèves ont le même niveau que celles et ceux qui sont rentrés par la voie générale. Les débouchés sont les mêmes. Fort du succès de ce programme, j'ai décidé d'augmenter de 50% le nombre d'élèves issus de cette filière, dès l'année prochaine, et de l'élargir aux lycées ruraux et en zone péri-urbaine. Mais cette mutation géographique est déjà en cours : il y a 20 ans, les étudiants français étaient parisiens à 60%, aujourd'hui, ils ne sont plus que 10%.

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Tout cela s'est fait sans brader l'excellence de notre école puisque 97 % des admis ont mention très bien au bac. Il existe d'ailleurs depuis quelque temps une nouvelle légende urbaine selon laquelle on ne prendrait plus d'élèves venant notamment de grands lycées privés. C'est faux. 35 % des admis viennent de lycées privés alors que l'enseignement privé ne représente que 20 %. Ils ne sont donc pas sous-représentés. En revanche, on a pu constater que certains lycées privés parisiens sous-notent leurs élèves. Cette pratique les pénalise, au regard de la prise en compte des notes depuis la 2e par Parcoursup, pour l'admission à Sciences Po.

On voit que l'effort a été mis sur les élèves issus de classes défavorisées. Par ailleurs, les frais d'inscription restent très élevés pour les autres. Les classes moyennes sont-elles les grandes perdantes de ce système de recrutement ?

C'est un point d'attention. Mais je rappelle que nous accueillons 30% d'élèves boursiers, dont beaucoup sont issus des classes moyennes. Le niveau moyen des frais d'inscription à Sciences Po est de 5 000 euros, c'est bien moins que des écoles de commerce en France ou des universités à l'étranger. Je ne crois pas que les classes moyennes soient sous-représentées.

Nous allons sortir au mois d'octobre un rapport qui sera une radiographie des étudiants de Sciences Po, comme cela avait été fait il y a vingt ans. Nous en saurons davantage quand ses conclusions auront été rendues.