Pendant des semaines, Julie* est restée catégorique : à 63 ans, elle ne se ferait jamais vacciner contre le Covid-19. Début novembre, alors que le laboratoire Pfizer annonce une efficacité de "90%" de son candidat-vaccin contre le coronavirus, cette retraitée de l'Éducation nationale reste insensible aux discours remplis d'espoir de certains scientifiques et du gouvernement. "Je me suis tout de suite dit qu'on nous sortait un vaccin de dessous les fagots, on ne sait pas trop comment, on ne sait pas trop pourquoi", raconte-t-elle. Surtout, la sexagénaire suspecte rapidement les géants de l'industrie pharmaceutique de mener une "guéguerre" malsaine autour du précieux sérum, "plus motivés par d'immenses enjeux financiers que par la sécurité sanitaire mondiale".

Au fil des semaines, Julie suit de loin l'actualité liée à la pandémie, se forgeant un avis plus que sceptique sur l'efficacité et l'innocuité du vaccin. Autour d'elle, les discussions et débats s'enchaînent sur le sujet, remettant en question la fiabilité du produit ou les véritables motivations des grands laboratoires. "Beaucoup de mes proches avaient des arguments antivax, se montaient la tête entre eux", témoigne l'ancienne institutrice. Leurs propos, eux, sont toujours les mêmes : "Le Covid n'est pas grave, ce n'est qu'une grippette, il n'y a pas assez de recul sur le vaccin pour faire confiance à l'industrie pharmaceutique...", liste-t-elle. La retraitée, qui ne se considère pas "comme une anti-vax à la base", trouve une certaine résonance à ces arguments. "Ce qui me faisait surtout très peur, c'était de ne pas comprendre comment le vaccin fonctionnait sur l'organisme", résume-t-elle.

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Mais au bout de quelques semaines, poussée par sa fille "pro-vax", Julie s'inscrit finalement sur le groupe Facebook "Vaccins France - Informations et discussions", qui décortique notamment les arguments anti-vaccins et tente d'y répondre par des dizaines d'articles de vulgarisation scientifique et de propos sourcés. "J'y suis allée sans grandes attentes, et je m'y suis finalement forgée ma propre opinion", explique la retraitée. Publications après publications, l'ancienne institutrice "gratte" sous les arguments antivax qui lui parlaient tant jusqu'alors, lit des "dizaines d'articles" sur la production du vaccin et son fonctionnement, étudie la technologie de l'ARN messager, utilisée notamment dans le vaccin Pfizer et Moderna. C'est le déclic. "J'ai compris que cette technique avait été découverte dans les années 1960, et qu'on ne nous servait pas une technologie inconnue ou dangereuse", se rappelle-t-elle. "Je me suis alors rendue compte que toutes mes peurs n'avaient pas lieu d'être". Quelques semaines plus tard, elle prend finalement rendez-vous pour sa première injection de Pfizer, avec son époux. "J'y suis allée sans aucune appréhension", confie-t-elle, désormais rassurée.

"Pour moi, c'était non"

À l'image de Julie, de nombreux Français hésitants ou sceptiques semblent avoir, au fil des mois, changé leur opinion sur la question de la vaccination contre le Covid-19. Selon les dernières données publiées par Santé publique France, 55% des 18-24 ans assuraient ainsi, fin avril, vouloir se faire vacciner, contre seulement 36% à la mi-mars. Une intention qui progresse également chez les 25-34 ans, dont 43% souhaitent désormais bénéficier d'une injection, contre 39% il y a un mois. Et en règle générale, Santé Publique France indique que 56% des Français accepteraient "certainement" ou "probablement" de se faire vacciner actuellement, contre 40% seulement en décembre dernier.

"Je ne l'aurais jamais cru, mais je me suis finalement fait vacciner mardi dernier", raconte ainsi Micheline, qui se définit elle-même comme une ancienne "sceptique" face au vaccin anti-Covid. Pendant des décennies, cette ancienne conseillère d'insertion et de probation dans l'administration pénitentiaire a fui les médicaments comme la peste. Surtout, la retraitée suivait jusqu'à présent une règle d'or : "Tant que les vaccins n'étaient pas obligatoires, je n'en voulais pas", lâche-t-elle. En novembre dernier, sa réaction face aux premières annonces des laboratoires n'est donc pas surprenante. "Pour moi, c'était non. Je me suis dit que je ne me ferai jamais vacciner, que j'étais plus forte que le Covid".

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Les semaines passent, son avis reste tranché. Micheline est surtout convaincue par l'une de ses connaissances, chercheur "de la mouvance pro-Raoult" : il lui partage son avis et ses arguments anti-vax, de manière extrêmement convaincante. "Ça m'a confortée dans la vision que j'avais. J'ai commencé à m'intéresser aux arguments contre le Big Pharma, à douter de la fiabilité du produit en lui-même". Mais petit à petit, la septuagénaire commence à douter. Un "petit quelque chose" dans le discours des antivax lui déplaît. "Le fait de tout remettre en question de manière très virulente, sans trier le vrai du faux, en orientant leurs interviews et en racontant parfois des énormités... Je me suis dit que ça ressemblait à une secte".

Comme Julie, Micheline fait alors le choix de s'inscrire sur des pages de vérifications d'informations sur les réseaux sociaux, comme celle des Vaxxeuses, qui mélange humour et pédagogie pour contrer les arguments anti-vax. "Ils démontaient une à une les théories auxquelles j'aurais pu croire, et les informations m'y semblaient bien plus pertinentes et intéressantes", avoue-t-elle. La retraitée lit un à un les nombreux posts, s'informe de son côté sur les dangers et les bénéfices du vaccin. Finalement, un rendez-vous chez son médecin achève de la convaincre. "Quinze jours après, j'acceptais de me faire vacciner", conclut-elle.

"Ça a eu l'effet d'un déclic"

"Pour certaines sceptiques, il suffit parfois d'un simple contact local, d'un accès différent à l'information, d'un témoignage de proche ou d'un conseil du médecin de famille pour changer la donne", analyse Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'Université de Paris, spécialiste des cultures numériques et du complotisme. Pour le chercheur, la plupart des "hésitants" n'appartiennent d'ailleurs pas à la mouvance, très radicale, des antivax "purs et durs". "Ce sont simplement des citoyens lambdas, qui, en se posant certaines questions sur le vaccin, peuvent se retrouver face à une masse faramineuse d'informations contradictoires sur le sujet", explique-t-il. "En tombant sur les mauvais contacts, ils peuvent facilement tomber dans une vision plus radicale".

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"Notre but, c'est de les faire changer d'avis avant qu'il ne soit trop tard", abonde Pascale, administratrice du groupe Facebook "Vaccins France - Informations et discussions". Depuis la création de sa page, l'utilisatrice explique être surtout entrée en contact avec des citoyens inquiets face à d'éventuels effets indésirables du vaccin, sous-informés sur les techniques de vaccination, ou mal renseignés sur les différents laboratoires en charge de leur répartition. "Ils sont plutôt dans la désinformation que dans le complotisme", indique-t-elle. En "prenant le temps", et en passant par de nombreuses explications pédagogiques et scientifiques, Pascale affirme régulièrement convaincre "les plus frileux".

C'est ainsi que Lauriane, jeune cadre Lyonnaise, a finalement accepté de se faire vacciner contre le Covid la semaine dernière, après avoir passé plusieurs heures à décortiquer les explications du groupe Facebook de Pascale. "Et pourtant, ce n'était pas gagné", sourit-elle. Enceinte de cinq mois, la jeune femme avoue avoir eu "énormément de doutes" sur le vaccin et son efficacité. "J'ai eu peur de ce que ça pourrait donner dans plusieurs années, peur d'en mourir, peur de me faire injecter un produit ultra-chimique dans le corps", explique-t-elle. Finalement, les différents articles publiés sur les réseaux sociaux la poussent à prendre rendez-vous avec sa gynécologue, qui tranche. "Elle m'a dit qu'il n'y avait pas de doute à avoir, et que si j'attrapais le virus enceinte, les conséquences pouvaient être dramatiques", raconte Lauriane. "Pour moi aussi, ça a eu l'effet d'un déclic".

"Petite victoire"

"À chaque fois, c'est une petite victoire", se félicite Pascale, qui affirme régulièrement recevoir des messages privés d'anciens sceptiques "repentis" venus remercier le groupe pour son initiative. Mais les "vrais complotistes" ou les antivax militants, eux, ne la contactent jamais. "Ils ne comptent pas changer d'avis, ils ne veulent même pas rentrer dans le débat", regrette l'administratrice. "Une fois le système complotiste ou antivax installé, il peut difficilement être déconstruit", confirme Laurent-Henri Vignaud, enseignant chercheur à l'Université de Bourgogne et auteur de Antivax : la résistance aux vaccins du XVIIIe à nos jours (Vendémiaire, 2019). "Ça demande beaucoup de temps, et beaucoup d'efforts : on se rapproche parfois du processus que doivent suivre d'anciens membres de sectes", explique le spécialiste.

Mais selon le chercheur, pas d'inquiétude. "La masse de sceptiques est en train de fondre comme neige au soleil, et c'était attendu", indique-t-il à L'Express, convaincu que de nombreux Français "hostiles" au vaccin se laisseront finalement convaincre par une injection au fil des mois - notamment en cas de mise en place d'un pass sanitaire. "Ensuite, nous entrerons dans le 'noyau dur' des antivax radicaux, mais ils seront extrêmement minoritaires", prévient Laurent-Henri Vignaud, qui estime la proportion de complotistes radicaux face au vaccin à "moins de 5%" de la population générale.

*Certains prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.