Maltraitances physiques et psychologiques, manque d'effectifs et de moyens matériels, gestion "contestable" de l'argent public... Dans son livre Les Fossoyeurs, Victor Castanet dresse un constat effarant des conditions de vie dans certains Ehpad et cliniques privées du groupe Orpea, leader mondial du secteur. Dans une enquête sidérante, le journaliste dénonce notamment les graves défaillances et manquements dans différentes structures du groupe, malgré un loyer élevé pour les résidents et leurs familles. Pourtant, cet avertissement est loin d'être le premier : régulièrement, des scandales de maltraitance dans ces structures, publiques ou privées, sont dévoilés par les médias, certains lanceurs d'alerte, ou par les témoignages de résidents, de familles ou de soignants.

"Un certain nombre de rapports paraissent régulièrement sur le sujet, il y a eu des impulsions politiques à chaque fois, mais on reste toujours un peu sur notre faim", décrypte Valentine Trépied, sociologue à l'EHESS et spécialiste du vieillissement. "Le fait que l'on soit sur un type de vieillissement très dévalorisé dans notre société, très tabou, porteur de représentations sociales très négatives, décourage", estime-t-elle. Une analyse confirmée par la psychologue Marie-Frédérique Bacqué, auteure du livre Apprivoiser la mort (Odile Jacob, 2018) et professeure de psychopathologie à l'université de Strasbourg. "La réalité renvoyée par la personne âgée dépendante fait peur. [...] C'est plus facile d'ignorer, évidemment", explique-t-elle. Interview.

L'Express : alors même que de nombreux scandales au sujet des conditions de vie en Ehpad ont déjà été révélés, pourquoi l'enquête de Victor Castanet a-t-elle provoqué un tel choc ?

Valentine Trépied Il est en effet nécessaire de rappeler que ce n'est pas le premier livre publié sur la question des conditions de vie déshumanisantes des personnes âgées en Ehpad. Régulièrement, des soignants, des familles, ou des résidents eux-mêmes alertent sur le sujet. Sur le plan de la recherche académique, de nombreux travaux menés par des sociologues ont par exemple averti sur la démotivation des soignants et leurs difficiles conditions de travail. Si ce sujet a tant de succès aujourd'hui, c'est d'abord parce qu'il parle de nous. De notre vieillissement et de celui de nos proches : c'est une question qui nous concerne tous.

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Marie-Frédérique Bacqué Beaucoup de scènes racontées par Victor Castanet dans son livre, comme la description du martyre de Françoise Dorin, l'épouse de Jean Piat, sont en effet très touchantes, on se sent très impliqué par le sujet. Mais je pense aussi que si le livre a eu un tel écho, c'est qu'il touche à la question de l'argent : les Français ont été choqués par le décalage entre les coûts énormes investis par les résidents ou leurs familles, et le soin proposé, plus que médiocre.

Depuis la publication du livre, beaucoup de familles et de résidents ont commencé à témoigner sur le sujet. Pourquoi existait-il auparavant un tel silence autour des Ehpad ?

M.-F. B. J'utiliserai plutôt le terme de "refoulement" de notre situation future. En fait, les personnes très âgées renvoient le même message que les morts : nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes. La réalité renvoyée par la personne âgée dépendante fait peur. Lorsque l'on évoque de vieux intellectuels, on parle d'eux comme d'une bibliothèque, des témoins du passé, de l'histoire, de la politique... Mais lorsque l'on parle de résidents d'Ehpad, on évoque le "vieux dépendant", le "vieux passif", ou pire encore. Et c'est cela même que nous refoulons absolument : cette image que nous avons de ces personnes âgées affalées sur des fauteuils, le regard dans le vide.

V. T. La dépendance fait peur, tout simplement. Et la société désigne ces personnes âgées comme étant des personnes dépendantes qui, dans l'imaginaire collectif, sont en état de soumission par rapport aux autres membres de la société. C'est une étiquette extrêmement péjorative, associée à une catégorie de personnes qui n'aurait plus de besoins, plus de désirs, et qui serait assujettie aux décisions des autres. Dans une société marquée par des injonctions incessantes à l'autonomie, à la responsabilité individuelle, à la valorisation de la jeunesse, cela fait peur.

C'est cela même que nous refoulons absolument : cette image que nous avons de ces personnes âgées affalées sur des fauteuils, le regard dans le vide

D'où vient justement cette peur ?

M.-F. B. : D'abord, elle vient du nombre. Dans le passé, si les âgés étaient reconnus et parfois admirés, c'est parce qu'ils étaient rares. Aujourd'hui, l'espérance de vie a globalement augmenté, pour tout le monde. Ce nombre de personnes âgées renvoie donc à un destin inévitable, qui nous fait peur et nous conduit à réprimer l'idée que nous serons nous aussi, un jour, ces personnes âgées. D'autant que la médecine peut désormais les soigner et les maintenir en vie. Auparavant, il était possible de ne pas penser à ce grand vieillissement, de l'éviter. Ce n'est plus le cas. En d'autres termes, la peur de la mort a littéralement été remplacée par la peur des prémices de la mort, que représente notamment le grand vieillissement. Ce déplacement est observable dans toutes les civilisations occidentales : on attendait auparavant les conseils du "vieux" car il avait ce statut de patriarche, de symbole de la mémoire. C'est moins vrai aujourd'hui.

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V. T. : Les établissements eux-mêmes font également peur. Dans l'imaginaire collectif, ils souffrent d'une image très péjorative, et sont associés aux mouroirs et aux hospices. On peut donc comprendre la difficulté des familles de mettre leurs parents dans ce type de structures, et de s'imaginer entrer elles-mêmes dans ces établissements. D'autre part, les personnes âgées allant en Ehpad sont aujourd'hui imaginées comme un groupe homogène, dont les membres seraient tous placés dans la structure pour les mêmes raisons. Or ce n'est pas vrai : certains ont fait eux-mêmes le choix de l'Ehpad, ont anticipé leur parcours de vieillissement et ont ensuite trouvé des moyens de se valoriser dans la vie collective de l'établissement. D'autres sont envoyés dans les structures par leurs familles et seront alors bien plus critiques vis-à-vis de leur accompagnement et des soignants. D'autres enfin ont beaucoup de difficulté à comprendre ce qu'ils font dans ces établissements, et c'est ce dernier cas qui est largement repris dans le discours collectif. On a tendance à penser que toutes les personnes âgées vivant dans ces Ehpad sont assujetties, ce qui est faux.

Dans l'imaginaire collectif, les Ehpad souffrent d'une image très péjorative, et sont associés aux mouroirs et aux hospices

Pourquoi est-il plus facile de refouler la réalité, plutôt que l'accepter et la travailler, afin de, peut-être, l'adoucir ?

M.-F. B. Car le refoulement est avant tout inconscient. On peut ne pas s'en rendre compte. Ensuite, notre rythme s'est accéléré : on le voit dans des dizaines d'exemples du quotidien, comme le débit verbal des gens, les journées qui passent extrêmement vite, le recul de l'âge du passage à la retraite... On n'a pas le temps de s'appesantir sur la problématique du vieillissement.

Ce tabou au sujet des Ehpad vient-il aussi de la culpabilité que ressentent certaines familles à l'idée de placer leurs proches dans ces structures ?

M.-F. B. Cela en fait partie, oui. Il y a déjà un gros problème sur le mot "Ehpad" en tant que tel : pourquoi ne dit-on pas maison de retraite, ou maison médicalisée ? Ce terme, "Ehpad", est exécré par les résidents et leurs familles, car il renvoie à l'administration la plus pure. Il revient à admettre que le proche qui devait accomplir la mission inconsciente de s'occuper de ses parents a failli, demandant à l'administration et à la société de prendre sa charge. Le placement de ses parents entraîne cette fameuse culpabilité : celle de ne pas avoir suffisamment aidé, et bien sûr de ne pas avoir suffisamment aimé ses parents - ici, l'amour aurait impliqué une forme de sacrifice. Ce sentiment peut même aller jusqu'à la honte. Dans les dîners, on n'aime pas du tout aborder ce sujet, car certains peuvent juger 'honteux' d'avoir pu se délivrer de ce que l'on est censé devoir à ses parents.

Le placement de ses parents entraîne cette fameuse culpabilité : celle de ne pas avoir suffisamment aidé, et bien sûr de ne pas avoir suffisamment aimé ses parents

Pourquoi le sujet du vieillissement n'est-il justement pas davantage débattu ?

M.-F. B. Parce que c'est une question très politique. Pour cela, il faudrait faire un état des lieux complet, communiquer, et cela ne peut se faire que localement, par ville ou par région. Or nous sommes un pays terriblement centralisateur. Le grand vieillissement est un problème d'écologie humaine : que faire pour garder nos personnes âgées le plus longtemps possible et en bonne forme? Pouvons-nous regarder en face les problématiques du vieillissement et de la mort ? Ce n'est pas si sûr. Etudier la mort, c'est un travail de fond. On voit émerger des blocs problématiques, comme lors de la crise du Covid ou après la publication de cette enquête de Victor Castanet, mais pas vraiment de travail sur le fond. Depuis Les Fossoyeurs, je suis heureuse que l'Etat ait aussitôt décidé d'ouvrir plusieurs enquêtes, mais il faut souligner que ce sont des enquêtes sur le volet financier de l'affaire. N'est-ce pas l'arbre qui cache la forêt ?

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V. T. Un certain nombre de rapports paraissent régulièrement sur le sujet, il y a eu des impulsions données par les politiques après la canicule de 2003, après le Covid... Mais on reste toujours un peu sur notre faim. En tant que sociologue, je remarque encore une fois que ces parutions de rapports et de livres alimentent une représentation sociale très négative des personnes âgées : le fait que l'on soit sur un type de vieillissement très dévalorisé, très tabou et porteur de représentations sociales très négatives, décourage. On n'a pas envie de savoir véritablement comment vit cette vieillesse. Des constats sont posés, il n'y a pas un désintérêt total, mais il n'y a pas non plus d'actions à proprement parler pour changer de regard sur le grand vieillissement.

Y a-t-il une volonté, inconsciente ou non, d'ignorer le sujet ?

M.-F. B. C'est plus facile d'ignorer, évidemment. Et pourtant, l'espèce humaine possède une conscience de la temporalité et de la propre mort. Mais comme le dit Freud, elle la met toujours de côté ! En France, il faudrait avancer sur la question de "l'éducation à la mort", comme c'est déjà le cas dans les pays anglo-saxons par exemple. Mon espoir, c'est que la mort, l'Ehpad, et la fin de vie en Ehpad ne restent pas un tabou.