Par un sourire, elle a rassuré tout le monde. Mardi, la gymnaste américaine Simone Biles, quadruple championne olympique, a fait son retour à la compétition à Tokyo lors de l'épreuve de la poutre, empochant au passage le bronze, après avoir renoncé à concourir dans les autres épreuves où elle était annoncée grande favorite. Lors du concours général par équipes quelques jours avant, elle avait en effet dû déclarer forfait pour se "concentrer sur sa santé mentale". "Dès que je monte sur le tapis, c'est juste moi et ma tête... Je dois faire face à mes vieux démons", avait-elle lancé après un saut imparfait inhabituel chez elle.

Une prise de parole forte qui a suscité de nombreuses réactions dans le monde. Deux mois auparavant, la joueuse de tennis japonaise Naomi Osaka quittait le tournoi de Roland Garros invoquant une santé mentale fragile. Si depuis plusieurs années le sujet semble de moins en moins tabou chez les sportifs, les prises de parole se font encore rares. Pour la psychologue du sport Meriem Salmi, ancienne responsable du suivi psychologique des athlètes à l'INSEP (Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance) et qui accompagnait la délégation française aux Jeux olympiques de Tokyo, la haute performance induit parfois des troubles psychologiques qui nécessitent d'être détectés par des professionnels.

L'Express : Comment expliquer que la santé mentale des sportifs soit autant mise à l'épreuve ?

Meriem Salmi : On est dans des milieux d'excellence où la performance est toujours présente quel que soit le milieu. Ce sont des personnes qui ont pour objectif de très bien faire tout le temps. Nécessairement, ce type d'objectif amène parfois des troubles psychologiques. Je m'occupe aussi de politiques, d'acteurs, de dirigeants d'entreprise... Dans tous ces milieux d'élite où règne la concurrence, où les places sont rares, où l'excellence est de rigueur, ce contexte peut générer de l'anxiété. La notion d'équilibre est centrale. C'est le déséquilibre qui peut générer notamment des troubles anxieux ou un épisode dépressif qui sont des troubles psychopathologiques. Il est important de prévenir ce genre de trouble. Plus on devient fort, plus on devient fragile parce que l'on va performer dans des zones à risque. Si vous voulez réaliser une performance d'exception, vous allez être obligé de rentrer dans cette zone à risque, sinon vous ne serez jamais exceptionnel. On tire en permanence sur les limites physiques, physiologiques et psychologiques.

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Les sportifs de haut niveau sont-ils plus fragiles qu'avant ?

Ils ne sont pas plus fragiles qu'avant. C'est qu'enfin aujourd'hui on en parle. Enfin, on reconnaît à l'athlète son humanité. Ce ne sont pas des machines, ce sont des gens qui vivent des émotions et qui ont des doutes, des questions. Evidemment, il y a des personnes qui vivent des situations bien plus dramatiques qu'un sportif de haut niveau, mais il n'en reste pas moins que c'est un milieu qui est très exigeant.

Qu'est ce qui a changé pour qu'il y ait cette évolution ?

Cela fait bientôt 30 ans que je travaille dans ce milieu. Ce qui a été le plus marquant, c'est que les sportifs en parlent. Teddy Riner a été notre plus bel ambassadeur dans la psychologie. Quand les gens l'entendaient parler de son suivi psychologique, ils se sont interrogés. Certains athlètes ont commencé à se dire : "moi aussi je peux en parler". Il y a même des gens, qui n'étaient pas sportifs, qui se sont dit : "Si Teddy Riner consulte, alors moi aussi je vais aller consulter".

Que risque un sportif qui ignore certains signaux et ne va jamais s'arrêter ?

Souvent ce n'est pas parce qu'ils ignorent, c'est parce qu'ils ne connaissent pas, ils n'en prennent pas conscience. Ils ont une capacité de tolérance à la souffrance physique et psychologique qui est hors-norme, sinon ils ne pourraient pas faire ce métier-là. Pour eux, être fatigué, ce n'est pas grave. S'ils vont trop loin, ils peuvent en effet arriver à des points de rupture et de décompensation logiquement. C'est ce qu'on a vu avec Simone Biles ou Naomi Osaka. Il y en a eu d'autres avant comme Pascal Papé ou Mathieu Bastareaud. Mais il n'y a pas eu autant d'athlètes qui en ont parlé. Quand j'en parlais il y a 30 ans, il y avait un déni de cette question.

Comment expliquer ce déni ?

Il faut vraiment être spécialisé dans le domaine pour identifier ces signaux de détresse chez un athlète de très haut niveau, parce qu'ils sont capables de masquer la souffrance de façon considérable. De la même façon qu'avec une blessure physique, ils peuvent le faire avec une blessure psychologique. Ceci étant dit on prend encore plus soin du corps du sportif que de sa tête, même si aujourd'hui on a avancé .

Avec l'arrivée des réseaux sociaux, est-ce que cela joue dans la balance d'avoir sa performance commentée et scrutée ?

Les réseaux sociaux ont un pouvoir énorme. C'est aussi quelque chose de très bien, cela permet de communiquer, d'avoir des infos, il ne faut pas non plus les diaboliser. Il faut surtout savoir les utiliser, savoir quand on les regarde, savoir prendre de la distance et être critique par rapport à ça. Il faut aussi alerter les athlètes et les former. Les Jeux sont un haut lieu de turbulences émotionnelles, je conseille toujours aux athlètes de ne pas consulter les réseaux sociaux pendant cette période et d'y retourner ensuite.

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La santé mentale des sportifs est-elle assez prise en compte aujourd'hui dans les fédérations ?

Cela va mieux, mais on a encore beaucoup de travail. En 2004, grâce à Jean-François Lamour, on a mis en place un bilan psychologique pour tous les athlètes de haut niveau. Une fois par an pour les majeurs, deux fois par an pour les mineurs. Cela permet de rencontrer un professionnel. Malheureusement, il n'y a pas assez de psys et parfois ce sont les médecins qui sont obligés de le faire. Ce bilan permet aux professionnels de détecter, prévenir et d'informer l'athlète. Aujourd'hui, les gens se rendent compte que les athlètes ont une tête et pas seulement un corps.

Qu'est ce qui pourrait être fait pour améliorer ce suivi ?

Il faudrait que l'on ait plus de moyens en matière de psychologie, qu'on puisse aussi encore améliorer la prise en charge et la prévention. Cela se passe très bien quand on forme les entraîneurs et l'encadrement sportif, on voit qu'ils réagissent très rapidement. Il faut informer au niveau des plus hautes instances, c'est un travail de fond qui prend du temps.