Ils sont une dizaine à attendre dans l'espace d'accueil du "Sleep'in" de la rue Pajol, lundi matin à 10 heures, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Dix usagers de drogues actifs qui souhaitent rencontrer l'assistante sociale et les autres membres du personnel (médecins, infirmiers...) de ce CSAPA (Centre de Soins d'Accompagnement et de Prévention en Addictologie). D'autres ont préféré quitter le centre à 8h30 après avoir passé la nuit au chaud et en sécurité dans les dortoirs pouvant accueillir jusqu'à trente personnes.
A l'étage, le bureau de la directrice de l'établissement, Badra Anglo, 36 ans, qui a débuté sa carrière en tant qu'éducatrice spécialisée. Selon elle, La France "commence à faire figure de petit mouton noir en Europe" en termes de mise en place des salles de consommation de drogues. En effet, sept pays en disposent déjà sur le continent.
Cette femme côtoie pas moins de 104 usagers de drogues qui fréquentent régulièrement le "Sleep'in". Quant à la nécessité des salles de "shoot", elle est catégorique: "Nous avons besoin de ces salles. La drogue permet à certains de continuer à vivre. Se réfugier dans le produit est une forme de rage de vivre". Adeline, assistante sociale d'une vingtaine d'années, reçoit chaque jour cinq à sept personnes souffrant de toxicomanie depuis maintenant trois ans. Elle approuve les propos tenus par sa directrice: "De toute façon, les usagers de drogues se shootent dans les couloirs du métro, les cages d'escalier... autant que cela soit encadré et à l'abri des regards".
"Les salles de consommation réduiront les dépenses de la sécurité sociale"
Les deux femmes, installées sur les chaises en plastique bleu de la salle commune, témoignent alors de la honte qu'éprouvent les usagers lorsqu'ils sont surpris par un passant en train de se droguer. "Le toxicomane est tout aussi mal à l'aise que le passant lorsqu'il est pris sur le fait". Les salles de consommation éviteront donc une forme de stress aux usagers. Mais le plus important, c'est la question de santé. Pour Badra Anglo, une salle d'injection sera certes "un lieu social et socialisant" mais aussi "une façon d'éviter les abcès, les overdoses, la transmission de virus comme le VIH et bien d'autres complications...".
Une forme de prévention qui permettrait, à terme, de faire des économies. Si la mise en place des ces salles aura un coût financier, il sera largement répercuté, à en croire la directrice du "Sleep'in". C'est aussi l'avis d'Abdelka Boumansour, directeur général adjoint "Prévention et Soin des Addictions - Habitat et Soins" au sein du groupe SOS, entreprise sociale à laquelle appartient le centre de la rue Pajol. Il est gestionnaire de plusieurs CSAPA en France. "Les salles de consommation réduiront les dépenses habituellement prises en charge par le système de sécurité sociale. Il y aura moins de traitements contre le VIH. Moins de prise en charge directe par les systèmes de santé classiques", indique celui qui s'est battu pendant plusieurs années pour l'ouverture d'une salle de consommation à Marseille.
Finalement, c'est la ville de Paris qui tentera l'expérience. Et le choix du quartier de Gare du Nord n'est pas anodin. "Les parkings souterrains de la gare sont plein de seringues usagées et les distributeurs de matériel stérile sont régulièrement en rupture de stock. L'implantation d'une salle dans ce quartier est donc un choix stratégique", explique Badra Anglo. Reste à convaincre les riverains de la nécessité d'une salle de shoot près de chez eux.
"Génial, superbe idée, ce sont les commerçants et les habitants qui vont être contents de voir toute une "faune" envahir le quartier et de croiser le matin ces personnes en mal de leur poudre quotidienne", ironisait Jean, un habitant du Xe arrondissement, interrogé par nos confrères du Figaro. Ce projet, dont la date de mise en application n'a toujours pas été fixée, est encore loin de faire l'unanimité.
