Célibataire pour la Saint-Valentin? Rassurez-vous, des coachs et des sites Internet vous proposent des techniques pour arrêter d'être un "average frustrated chump" (mec frustré moyen) et devenir un vrai "pick-up artist" (artiste de la drague). Vous saurez faire un "field report" (rapport de terrain) après avoir essayé de ramener une "8" (une fille notée 8 sur l'échelle de l'attractivité) dans votre lit. Mélanie Gourarier a côtoyé pendant trois ans ces "players" qui jouent le "game" - le jeu de la séduction.

Quelle vision de la masculinité véhiculent ces coachs en séduction?

Ils réfléchissent à la masculinité de manière très englobante. J'ai assisté à un séminaire durant lequel le coach a passé une heure à discuter sur la démarche et la manière d'occuper l'espace, sur l'habillement, mais aussi sur le fait d'être cultivé, d'avoir de la discussion, etc.

Plus globalement, ils pensent que la société d'aujourd'hui empêche l'homme de s'épanouir dans sa masculinité, de l'exprimer. Que les hommes doivent retrouver une vraie nature, ce qu'ils visent à travers les techniques de développement personnel. Ils sont, par ailleurs, violemment antiféministes et considèrent que c'est la succession des luttes féministes qui est responsable des difficultés que connaîtraient les hommes d'aujourd'hui.

Ils s'opposent à la galanterie, pas pour rétablir une certaine égalité dans les relations, mais parce qu'ils pensent que la déférence masculine à l'égard des femmes n'est plus justifiée dans une société où elles seraient en position ascendante. L'enjeu, c'est finalement de recouvrer un pouvoir qu'ils auraient perdu.

Quels rapports entretiennent-ils avec les femmes?

Ils n'envisagent pas les femmes en dehors du rapport hétérosexuel, elles sont réduites à l'état de choses. Ils élaborent aussi leur techniques de séduction en fonction des différences sociales qui existent entre les femmes: ils ne draguent pas une femme de 20 ans comme une jeune maman, ou une femme des beaux quartiers comme une femme qui vient des quartiers populaires.

Mais ce qui me paraît plus important, c'est comment ils dévaluent le rapport qu'ils ont avec les femmes comparativement au rapport qu'ils nourrissent entre hommes. Ainsi, l'amitié entre hommes est apparue dans leur discours comme moralement supérieure à l'amour qu'ils pouvaient ressentir pour les femmes. Ce qui m'a conduite à placer au centre de l'analyse les rapports entre hommes et la manière dont ces derniers s'apprécient entre eux par le biais de l'expérience hétérosexuelle.

Comment expliquez-vous l'émergence de ce mouvement ces dernières années?

Il faut penser l'émergence de ce type de mouvement en lien avec l'importance grandissante du développement personnel et comme la suite de l'essor de la psychologie populaire, qui a connu d'immenses succès internationaux en librairie comme Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus. Cette façon de penser, bien relayée par les médias, façonne une idéologie qui consiste à penser les individus et les rapports entre les individus de façon rationnelle, modélisable, améliorable et réparable, sans approche critique des normes que suppose une telle vision de l'amélioration ou de la perfection des comportements.

Parallèlement, cette communauté s'inscrit dans le développement des coachs et la quête de l'accomplissement personnel. Concrètement, ils donnent des conseils de savoir-être dans différentes situations et notamment dans l'approche de la séduction hétérosexuelle.

D'où vient cette "communauté de la séduction", caricaturée par Barney Stinson, le personnage de la série How I Met Your Mother?

Il s'agit d'un phénomène bien connu et implanté aux États-Unis. Les créateurs sont Ross Jeffries, dont l'histoire a inspiré le film Magnolia avec Tom Cruise en 1999, Mistery, qui a une émission de téléréalité, et Neil Strauss, qui a écrit un livre très populaire, The Game.

En France, le phénomène est plus confidentiel. La communauté est très marquée par un film comme Fight Club et cette idée d'une société masculine secrète. Pour eux, l'authenticité du groupe réside en partie dans le maintien de l'anonymat et surtout dans la confidentialité.

Lors de l'affaire DSK, cette communauté est montée au créneau, pourquoi?

Ils se sont emparés de l'affaire DSK, notamment à travers des posts de blogs. Le noeud du problème se situe dans la définition du rapport de séduction. Le rapport de séduction est-il un rapport de pouvoir ou non? La séduction est-elle le lieu d'une violence sociale? Pour eux, non. Ils définissent la séduction comme le fait d'amener l'autre sur son terrain. Ce qui est intéressant, c'est qu'ils se sentent légitimes: c'est l'une des spécificités de la séduction masculine hétérosexuelle, me semble-t-il.

L'affaire DSK a aussi fait remonter la notion de "culture du viol". La violence des rapports hommes-femmes ressort aussi à travers des projets comme Paye ta Shnek ou le projet Crocodile. Quelle est leur limite entre séduction et harcèlement?

Il existe une éthique dans leur communauté qui consisterait à veiller à "respecter les femmes". Mais parallèlement à cela, toutes les "techniques" qu'ils déploient ont pour but de renverser le "non" de la femme. Le "non" féminin n'est pas considéré comme un vrai non. Il faut le contourner. Ainsi, ils donnent des techniques pour neutraliser la "résistance de dernière minute" si la fille refuse de franchir le dernier pas avant l'acte sexuel. Dès lors, la question du consentement devient centrale quand on travaille sur ce groupe et plus globalement sur la séduction.

Il existe moins de travaux sur la masculinité que sur la féminité...

Dans les sciences sociales, les hommes sont omniprésents dans les études sans qu'ils soient pensés pour autant dans la spécificité de leur situation sociale, en tant qu'hommes. L'homme est en quelque sorte le sujet neutre de l'histoire, il est la norme à partir de laquelle on pense et demeure dès lors invisible dans les études. Pour l'illustrer, on cite souvent de cette fameuse phrase de Claude Levi-Strauss: "Le village entier partit le lendemain dans une trentaine de pirogues, nous laissant seuls avec les femmes et les enfants dans les maisons abandonnées."

Si l'histoire a beaucoup traité de la virilité, la masculinité reste peu étudiée en tant que telle. Pour moi, il s'agit de penser les hommes comme socialement situés. L'étude des masculinités est une contribution importante à la compréhension des rapports de pouvoir, non seulement entre hommes et femmes, mais aussi entre hommes.