Ne pas ajouter une épidémie de grippe à l'actuelle pandémie de coronavirus : ce mardi marque le début de la campagne de vaccination contre la grippe hivernale, responsable de la mort de 10 000 personnes en France chaque année. Alors que le nombre de patients positifs au Covid-19 ne cesse d'augmenter sur le territoire - atteignant 26 986 nouveaux cas samedi -, de nombreux appels ont été lancés ces derniers jours en faveur de cette vaccination. Cette dernière sera "particulièrement importante cet hiver, pour éviter que ne se surajoutent à un rebond de la Covid-19 les infections hivernales habituelles", soulignait l'Académie nationale de pharmacie dans un communiqué, le 5 octobre dernier.

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Le but ? Éviter que des malades de la grippe n'engorgent des hôpitaux et des services de réanimation déjà sous tension. "Imaginez une épidémie de grippe au moment où 90 % des lits de réa seraient occupés par des patients Covid... Le système va lâcher, et il n'y aura même pas besoin d'une grosse épidémie pour que ça pète", prévient Robert Cohen, infectiologue et président du Groupe de Pathologie Infectieuse Pédiatrique (GPIP). Dans une lettre ouverte publiée en ligne le 19 août dernier, son organisation, avec six autres sociétés savantes pédiatriques, préconisait ainsi une large vaccination des enfants - premiers vecteurs de la maladie - contre la grippe, ainsi que contre le rotavirus, un agent pathogène de la gastro-entérite. "Vacciner contre ces maladies représenterait un moyen de diminuer les consultations, les passages aux urgences et les hospitalisations à un moment où la circulation du SARS-CoV-2 risquera d'être à nouveau intense", indiquaient alors les pédiatres.

Les enfants, "premier réservoir" de la grippe

Selon François Vié le Sage, membre de l'Association française de pédiatrie ambulatoire, l'importance de la vaccination des plus jeunes contre la grippe se fait "à deux niveaux". "Chaque année, nous recommandons une vaccination ciblée sur les enfants les plus fragiles, et sur ceux qui sont en contact avec des sujets à risque", rappelle le pédiatre. "Nous appelons, cette année particulièrement, à ce que tous les enfants à risque soient correctement vaccinés, dès mi-octobre - ce qui n'était pas le cas jusqu'à présent. À partir de novembre, nous demandons à ce que la vaccination soit élargie aux autres enfants, car l'épidémie de grippe se rajoutera à celle de Covid, voire de gastro et de bronchiolite, et risque ainsi de saturer notre système de soin", explique-t-il. Alors qu'en 2018-2019, 10 700 hospitalisations ont été recensées pour cause d'infections par le virus grippal, avec plus de 1 890 cas graves admis en réanimation, "nous pourrions ne pas réussir à gérer de tels malades cette année", s'inquiète le Dr Cohen.

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"Il sera difficile d'encaisser le coup", ajoute-t-il, rappelant la nécessité de vacciner, dans la mesure du possible, les plus jeunes contre la grippe. Car "si les enfants ont actuellement un rôle mineur dans l'épidémie de Covid, ils ont au contraire un rôle majeur dans l'épidémie de grippe : ils sont ce que l'on appelle le premier 'réservoir' de la maladie", décrypte auprès de L'Express François Vié le Sage. "En vaccinant massivement les enfants, nous pouvons en fait diminuer la fréquence de la maladie chez l'adulte", résume le Dr Cohen.

Vacciner en priorité les enfants "à risques"

"Le problème, c'est que les doses de vaccin contre la grippe commandées aujourd'hui ne sont pas suffisantes pour traiter massivement les enfants ", regrette Robert Cohen. Pour faire face à l'épidémie, le ministre de la Santé Olivier Véran avait pourtant annoncé fin septembre que 30 % de doses supplémentaires de vaccin contre la grippe saisonnière avaient été commandées cette année. Trop peu, selon le pédiatre. "On a pris note qu'il y aura entre 14 et 15 millions de doses. Il faudra donc vacciner en priorité les enfants à risques - atteints de maladies chroniques, victimes de problèmes cardiaques, asthmatiques, diabétiques - ainsi que l'entourage des patients que l'on ne peut pas vacciner, comme les anciens prématurés de moins de six mois par exemple".

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"Parce que les enfants grippés sont très contagieux, aux États-Unis, la vaccination antigrippale fait partie du calendrier de vaccination sous forme notamment d'un vaccin administré par instillation nasale. On peut regretter qu'à ce jour la France n'ait pas adopté cette mesure", estime de son côté Alain Fischer, professeur d'immunologie pédiatrique, dans une tribune publiée samedi dans L'Express. Mais au-delà de ce manque éventuel de doses, Robert Cohen reste prudent. "Le sujet essentiel n'est pas la stratégie en elle-même, mais le fait de savoir si elle aurait été suivie : même si nous avions pu vacciner chaque enfant, je ne suis pas sûr que les Français auraient suivi le mouvement", estime-t-il, rappelant que la France "reste l'un des pays dans lesquels on vaccine le moins".

"Prise de conscience"

"Si on était dans un monde idéal, avec des gens qui se font vacciner quand on leur demande, cette stratégie aurait pu être intéressante", abonde François Vié le Sage, pointant au passage que l'efficacité du vaccin contre la grippe n'est évaluée qu'entre 30 % et 50 %. "Mais c'est loin d'être le cas", précise le pédiatre. "Alors on fait comme on peut, le principal étant de vacciner les personnes à risque, enfants ou adultes. Si ces patients-là sont bien vaccinés, ce serait déjà une victoire".

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Mais, face à ce constat, faudrait-il rendre obligatoire la vaccination contre la grippe pour les enfants, à l'image du Massachussetts, où la grippe a été ajoutée à la liste des vaccins requis pour les élèves et étudiants dès l'âge de six mois ? "C'est une question que le ministère de la Santé pose régulièrement aux associations", répond François Vié le Sage. "Jusqu'à présent, nous n'étions pas catégoriques là-dessus, puisqu'il y a d'autres vaccins plus importants à rendre obligatoires, comme celui de la rougeole, par exemple", développe-t-il. "Mais maintenant qu'il y a le Covid, le débat pourrait revenir sur le tapis. Quoi qu'il en soit, nous partons du principe qu'il faudra convaincre les patients par une plus grande prévention, plutôt que les y obliger", tient à préciser le pédiatre. Pour le moment, ce dernier se veut rassurant. "Dans mon cabinet, on a une grosse demande de vaccinations grippales, bien plus importante que pour les autres années", assure François Vié le Sage.

La vaccination contre le rotavirus encouragée

En revanche, le médecin insiste sur la nécessité d'une vaccination des enfants contre une autre maladie : le rotavirus, agent pathogène de la gastroentérite et responsable de "15 000 hospitalisations chaque année", selon le Dr Cohen. "Contrairement à la grippe, cela fait de nombreuses années que l'on demande que ce vaccin soit systématiquement fait aux enfants, et remboursé", martèle François Vié le Sage. "Comme pour la grippe, ce virus arrivera en même temps que la seconde vague de coronavirus et que les bronchiolites, entraînant une sursaturation des urgences pédiatriques, alors que ce vaccin pourrait être massivement diffusé", explique-t-il.

"Le vaccin fonctionne à 100 %, est actif en une seule prise, se donne par la bouche, et dure toute la vie. Dans une année où on sait que la situation aux urgences sera tendue et difficile, il aurait fallu recommander et rembourser massivement ce vaccin, qui coûte entre 45 et 80 euros, et ne peut pas être accessible pour toutes les familles", ajoute le Dr Cohen. "Ne pas l'avoir fait, c'est une faute majeure", tacle le président du GPIP.