Le syndicat Sud Education s'engage pour les droits des enfants transgenres. De façon extrêmement radicale. Dans un tract diffusé le 21 septembre, l'organisation conseille aux enseignants d'accepter les changements de prénoms demandés par les élèves... sans prévenir obligatoirement les parents. "Oui c'est bien ce que nous préconisons. Parfois, on ne sait pas comment la famille de l'élève va réagir. Si nous en parlions contre son gré, nous risquerions de le mettre en danger", soutient Fatna Seghrouchni, membre de Sud Education. Sur le terrain, certains enseignants appliquent déjà ce conseil. "Dans mon collège, l'année dernière, j'ai accepté d'appeler un élève par le prénom qu'il avait choisi. Je ne suis pas la seule, plusieurs de mes collègues ont suivi sans que sa famille ne soit jamais mise au courant", confie cette autre militante de Sud.
Le document édité par le syndicat se veut clair et véhément. "Si l'Education nationale ne se donne pas les moyens d'accompagner un.e élève ou un personnel dans sa transition de genre, de l'appeler par le prénom et le pronom choisis, elle exerce une maltraitance institutionnelle", affirme Sud Education. Dans ce tract, intitulé "Transition d'élève : accompagner, soutenir, protéger", l'organisation déroule une série de propositions visant à mieux prendre en compte les difficultés rencontrées par certains enfants et adolescents au sein des établissements scolaires. Parmi les pistes évoquées : prévoir des toilettes ou des vestiaires plus adaptés que les espaces genrés traditionnels ; faire intervenir des associations spécialisées dans les problématiques LGBTQI au sein des collèges et des lycées ; aborder la question de la transidentité en s'appuyant sur des supports pédagogiques, des oeuvres littéraires ou encore via des exercices de théâtre ; respecter les choix vestimentaires de chacune et chacun...
La plupart de ces demandes sont partagées et relayées par les autres syndicats enseignants ou associations de parents d'élèves. Tous s'accordent sur l'importance de mieux encadrer le sujet de la transidentité à l'école. "Les élèves qui expriment le souhait d'adopter un autre genre sont de plus en plus nombreux. D'où l'importance de sensibiliser les personnels de l'Education nationale et de mieux les former", avance Carole Zerbib, membre de l'exécutif national du SNPDEN-Unsa, le syndicat des chefs d'établissement. "Ces situations qui étaient encore très rares il y a cinq ou dix ans sont désormais relativement fréquentes. Sans doute parce que ce qui se vivait de façon solitaire et cachée autrefois est plus assumé aujourd'hui", confirme Hubert Salaün, porte-parole de la Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public. Ce changement de pratiques ne se fait toutefois pas sans heurts. Au sein des établissements, ce sujet, hautement sensible, suscite souvent de vives crispations. Voilà pourquoi la plupart des acteurs du monde éducatif s'accordent sur l'importance de fédérer tout le monde. Que ce soient les principaux et les proviseurs, les enseignants, les conseillers d'éducation, les personnels médicaux, les familles...
Une circulaire en préparation
Or, ce fameux tract de Sud Education, qui adopte une position plus radicale, tranche avec ce discours général basé sur la concertation. Le texte passe sous silence le rôle important des infirmières, médecins ou psychologues scolaires. Surtout, il n'est nullement fait mention de la nécessaire implication des parents. Dans le paragraphe qui aborde la question de l'éventuel changement de prénom d'un élève - certains enfants ou adolescents formulent la demande d'adopter un nouveau prénom d'usage plus en accord avec leur identité -, leur avis n'est même pas évoqué. "Utilisez les pronom et prénom choisis par l'élève s'il ou elle vous le demande", se contente d'asséner le syndicat. Un peu plus loin, dans un autre paragraphe, consacré spécifiquement à la question de la famille, il est carrément stipulé : "Ne parlez surtout pas de la transidentité d'une personne à sa famille ou à d'autres personnes sans sa demande explicite".
L'offensive du syndicat de gauche radicale n'est pas anodine. Elle intervient au moment où un groupe de travail, chargé de plancher sur le thème de la transidentité à l'école à l'initiative du ministère, tente d'apporter des réponses à toutes les questions qui se posent actuellement sur le terrain : Comment réagir face aux élèves qui demandent à changer de prénom d'usage ? Faut-il instaurer des toilettes ou des vestiaires spécifiquement dédiés ? Quelles règles mettre en place dans les internats ? Les tenues vestimentaires doivent-elles obligatoirement être "genrées" ? Comment lutter contre le cyberharcèlement ? D'après les informations de L'Express, une circulaire, censée apporter un éclairage sur tous ces sujets, devrait être rendue publique dans les jours qui viennent. Sud Education a eu accès à une version provisoire et confidentielle de ce texte. "Celui-ci nous pose un vrai problème car il conditionne le changement de prénom d'un élève à l'accord des parents. Pour nous, ce n'est pas acceptable", dénonce Fatna Seghrouchni.
"Dans les établissements, les conflits se multiplient"
Il ne serait pas étonnant que la rue de Grenelle, confrontée aux remontées de terrain, tienne à réaffirmer certains principes. Surtout lorsque ceux-ci restent relativement méconnus. Peu de textes officiels abordent aujourd'hui la notion d'accord parental en cas de changement de prénom d'usage au sein d'un établissement. Il y est fait mention dans un guide d'accompagnement, publié par le ministère de l'Education nationale dans le cadre d'une campagne de prévention de l'homophobie et de la transphobie dans les collèges et les lycées. Celui-ci mentionne que "refuser le prénom d'usage d'une personne trans et/ou refuser d'utiliser les pronoms/accords correspondant à son identité" est perçu comme "un agissement LGBTphobe". "A noter, ce renvoi en bas de page du document qui précise : "Pour un ou une élève mineur(e), le prénom d'usage est adopté au sein de l'établissement scolaire en accord avec les parents"", souligne Valérie Piau, avocate spécialisée en droit de l'éducation. Et la jeune femme de rappeler ce principe général : "Toute décision qui concerne un mineur, et qui ne relève pas de la gestion quotidienne, nécessite évidemment l'accord des parents".
Un postulat incontournable pour la Fédération des conseils de parents d'élèves. "Il est évident qu'en tant que coéducateurs, nous soyons mis dans la boucle lorsqu'il s'agit de prendre ce genre de décision. Ce n'est pas moi qui vais vous dire le contraire !", affirme sa présidente Carla Dugault. Cette dernière regrette que les parents d'enfants transgenres ne soient pas toujours suffisamment bien informés sur leurs droits. "Il est important d'accompagner à la fois l'élève concerné, qui peut se trouver en grande souffrance ou se sentir incompris, et ses parents qui ne savent pas toujours vers qui se tourner", souligne-t-elle. La Peep témoigne également d'un certain désarroi sur le terrain. "Les conflits internes ont tendance à se multiplier au sein des établissements", alerte Hubert Salaün. Et ce dernier d'avancer l'exemple de ce lycée où des élèves avaient lancé une pétition visant à protester contre un professeur qui refusait d'appeler un élève par le prénom de son choix. "Le proviseur n'avait rien trouvé de mieux que de les menacer de porter plainte à la gendarmerie contre eux. Ce qui paraît, pour le moins, contreproductif !", s'exclame-t-il.
D'un côté, ces enseignants qui passent outre l'avis des parents sur des sujets aussi sensibles que le choix d'un nouveau prénom d'usage. De l'autre, ceux qui adoptent une attitude totalement fermée à l'égard des élèves transgenres, voire exercent des pratiques humiliantes ou vexatoires... "Je reçois de plus en plus de parents dont les enfants subissent ce genre de brimades. Cette réalité existe aussi", insiste Valérie Piau. "Pour ceux qui sont victimes de harcèlement de la part de camarade et qui se heurtent à une indifférence voire à une hostilité de l'équipe encadrante, c'est parfois la double peine", poursuit-elle. Selon les endroits, les situations peuvent donc être vécues et traitées de façons diverses. Autant dire que la fameuse circulaire du ministère est très attendue. "Même si elle ne règle évidemment pas tous les problèmes, elle nous permettra sans doute d'avancer", veut croire Hubert Salaün. Avant même sa publication, le texte suscite déjà de vifs débats.
