Dans L'Express du 27 octobre 1969

Intégrisme et catholicisme intégral, par Emile Poulat. Casterman, 626 pages, 48 F.

Les meilleurs romans policiers ne se trouvent pas toujours où on les cherche. Et l'histoire, même l'histoire religieuse, s'en montre prodigue. M. Emile Poulat en donne une nouvelle preuve en apportant la lumière sur une affaire mystérieuse qui fit grand bruit après la Première Guerre mondiale dans les milieux catholiques, celle de la Sapinière.

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C'est en 1909 qu'un important prélat du Vatican, Mgr Umberto Benigni, a créé la Sodalitium Pianum, familièrement appelée Sapinière, société secrète destinée à défendre "l'intégrité du catholicisme" contre les erreurs et les tentations du temps. Tout le mal, aux yeux des "catholiques intégraux" que leurs victimes et leurs adversaires vont bientôt appeler "intégristes", vient de la société moderne issue de la Révolution, et de ses avatars : laïcisme, démocratisme, féminisme, syndicalisme non confessionnel "qui amène fatalement la lutte antichrétienne des classes".

Mises en garde

Anxieux, déjà, de voir ces "erreurs" se propager dans le monde catholique, Benigni tisse un réseau d'amis avec lesquels, constituant une sorte d'agence de presse confidentielle, il échange de multiples informations qui sont souvent de pures et simples délations. Dans un langage codé où le pape Pie X, par exemple, devient "Lady Micheline" ; son secrétaire d'Etat, le cardinal Merry del Val, "Georges" ou "Ramé" ; les évêques, des "directeurs de succursale" ou des "métayers" ; et la police, en souvenir du ministre de Napoléon, "Foucheau".

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Les catholiques plus avancés qui reçoivent de Rome condamnations et mises en garde ne tardent pas à soupçonner que tant de malheurs leur viennent de ce qu'un élève français appellera, en octobre 1914, dans une lettre au Saint-Siège, "un pouvoir irresponsable, anonyme et occulte, en marge de la hiérarchie légitime". Mais ils ne parviennent pas à l'identifier. Jusqu'au jour de 1915 où les Allemands, occupant la Belgique, perquisitionnent chez un correspondant de Benigni et y découvrent de nombreux documents. Photocopiés, et ainsi diffusés sous le manteau, ceux-ci disparaîtront de nouveau, comme par hasard. On en parlera beaucoup, sans les avoir jamais vus ni authentifiés. Les voici, cette fois, publiés intégralement. Et le récit de la longue enquête qui aboutit à leur publication n'est pas le moindre attrait du livre de M. Poulat.

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Mises au jour

Il présente un autre intérêt, car il fait la lumière sur une question capitale : contrairement à ce que l'on a souvent écrit, le pape Pie X connaissait, approuvait et encourageait les activités de la Sapinière, et la remerciait à l'occasion pour les renseignements reçus. Certes, l'importance de ceux-ci a été parfois surestimée : l'étude de M. Poulat le montre. Mais elle montre aussi quelle résistance a rencontrée l'évolution qui devait mener l'Eglise catholique du Syllabus au Concile Vatican Il. Et du même coup se trouvent mises au jour quelques-unes des racines historiques de la défiance à laquelle se heurte toujours la Curie romaine.