Les toiles du horsain

L'oeil pétille de malice; le phrasé est précis; le débit, intarissable. Henri Thomas, 78 ans, vous reçoit dans son petit paradis avec gourmandise. Voici trente-cinq ans que ce Poitevin s'est installé au moulin de Cully (Calvados). D'une ruine, il a fait un lieu unique, personnel, exubérant. A son image. "Mon côté bâtisseur m'a fait accepter des Normands, plus que ma peinture", reconnaît-il. Car, avant d'être sculpteur, Henri Thomas est peintre. Prix de Rome 1956, il a rejoint les Beaux-Arts de Caen huit ans plus tard, où il a enseigné toute sa vie. Artiste à contre-courant, guidé par ses seules envies, il a saisi par le pinceau les scènes de la vie normande avec un faible pour les grands rendez-vous hippiques où "les chevaux donnent l'envie de l'envol".

Henri Thomas se définit comme un peintre de plein air, dans la grande tradition locale. Il vénère Boudin, Monet et, par-dessus tout, Jongkind. Si les gens du cru ne l'ont qu'à moitié reconnu, sans doute trop figés dans un passé pictural grandiose pour accorder une place aux artistes contemporains, notre homme ne semble guère en concevoir d'animosité. "Les Normands sont des gens réservés et peu expansifs, indique-t-il. Mais ils savent aussi festoyer pour les grandes occasions. Si je suis toujours un horsain, c'est qu'ici on l'est toujours un peu."

Plumes rebelles

Ce sont trois écrivains emblématiques de la Normandie. Trois génies de la plume qui durent affronter des procès retentissants pour "outrance aux bonnes moeurs" et à la "morale publique" - ce qui, au passage, fit beaucoup pour leur renommée. Le résultat aussi, sans doute, de l'aversion qu'ils nourrissaient contre la bourgeoisie. En 1874, Jules-Amédée Barbey d'Aurevilly, un aristocratique dandy et provocateur natif du Cotentin, publie Les Diaboliques. L'histoire d'une comtesse follement jalouse de sa fille au point de l'empoisonner. Devant le juge, il plaide l'innocence. S'il a décrit les turpitudes humaines avec soin, c'est pour mieux les dénoncer. Vingt-sept ans plus tôt, Gustave Flaubert avait eu recours aux mêmes arguments pour justifier les liaisons adultérines d'Emma Bovary. En 1885, c'est au tour de Guy de Maupassant d'affronter le scandale lorsque paraît Bel-Ami, le portrait de cet arriviste sans scrupules qui lui ressemble fort. Tous les jugements tournèrent à l'avantage des auteurs. Mais il n'est pas sûr que les Normands soient entièrement réconciliés avec leurs écrivains maudits.

Le réinventeur du poiré

Il s'est lancé au culot, voici treize ans, dans ce bout du monde qu'est le Domfrontais (Orne). A 25 ans, Jérôme Forget a souhaité renouer avec le monde agricole d'autrefois, celui qui précéda la spécialisation. Il a démarré une production de lait, de viande, pratique la serriculture et cultive aussi des céréales pour les seuls besoins de son troupeau. Mais sa marotte, c'est le poiré. Une boisson fort ancienne qu'il a entrepris de remettre au goût du jour, avec une bande de copains agriculteurs. "Au départ, on nous a souvent pris pour des marginaux. Moins maintenant", indique-t-il avec une once de satisfaction dans la voix. Les vergers, de 200 à 300 ans d'âge, ont repris du service. Leurs arbres offrent un fruit délicat - le plant de blanc - qui donnera "un breuvage doré aux notes fruitées ".

Petit frère du cidre, le poiré était tombé en désuétude en raison de la fragilité des poires. Mais, aujourd'hui, la maîtrise parfaite de leur fermentation permet de rêver au grand retour de cette boisson fine, idéale en apéritif ou pour accompagner un dessert. Jérôme Forget ramasse ses fruits à même le sol. Ses vénérables arbres, très résistants, n'ont besoin d'aucun traitement. Quant à l'entretien de son verger de 10 hectares, il le confie tout simplement aux animaux de la ferme. L'homme a poussé l'audace plus avant. Depuis 1999, il a replanté 16 000 poiriers avec ses collègues du Domfrontais. De quoi compenser en partie les arrachages des années 1960 qui ont failli transformer ce pays de bocage en nouvelle Beauce.

Thérèse, supersainte

Sans être aussi fervente que la Bretagne, la Normandie est une terre éprise de catholicisme. La tradition des "confréries de charité" est tenace. Tout comme celle des pèlerinages -les "viages", en dialecte normand. Celui de Lisieux n'est pas le moins surprenant. 800 000 fidèles se pressent chaque année dans l'imposante basilique romano-byzantine inaugurée en 1937 en l'honneur de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte-Face. Née à Alençon en 1873, la jeune Thérèse Martin a succombé à la tuberculose, dans sa vingt-cinquième année, au carmel de Lisieux où elle était entrée à l'âge de 15 ans. Inconnue à sa mort, elle a très vite bénéficié d'un culte mystique puissant. Canonisée en 1925, elle fut élevée au rang de docteur de l'Eglise en 1997 par Jean-Paul II. Un privilège rare.

A Lisieux, Thérèse est partout. Ici, elle pose, un lys (symbole de pureté) à la main; là, en Jeanne d'Arc, cheveux défaits, lors d'un spectacle; plus loin, sur son lit de mourante. Et toujours, ce doux sourire, ce regard absent et pénétré. Les pèlerins peuvent allumer une bougie devant ses reliques, visiter sa maison familiale... ou solliciter son aide. "Sainte Thérèse, aide ma fille Ornella à guérir de son eczéma", lit-on dans un recueil de prières. Le culte thérésien n'est pas près de s'éteindre.

Clins d'oeil normands

A l'origine, c'est une idée de copains. Et si on lançait une ligne de produits typiquement normands? Des tee-shirts, des cartes postales, des pin's qui se moquent gentiment des particularismes locaux? Un an et demi plus tard, Jean-François Toudic, Sylvain Guichard et Laurence Plainfossé, les trois fondateurs de la société Heula (pour euh là!), n'en reviennent toujours pas. "Les commandes ont afflué immédiatement, raconte cette dernière. Les gens nous disaient: "Enfin, vous nous rendez notre fierté." Conçus pour les touristes, les produits Heula séduisent au premier chef les autochtones ou les expatriés. Les Normands commencent à se départir de leur sentiment d'infériorité.