"Ce climat est insupportable." Laurent Berger a exprimé lundi sa colère après la double intrusion en quatre jours d'opposants à la réforme des retraites au siège parisien de la CFDT. Vendredi, des militants se sont introduits au siège du syndicat réformiste, favorable au principe d'un système de retraite par points. Le ton est monté d'un cran lundi. "Une quinzaine de personnes encagoulées" ont coupé l'électricité pendant "quelques minutes", a annoncé la confédération. Une action revendiquée par des syndicats CGT-Énergie d'Île-de-France.

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Ces incidents mettent en lumière l'animosité de nombreux opposants à la réforme envers le syndicat réformateur. Après s'être mobilisée contre l'instauration d'un âge pivot, la CFDT a proposé une conférence de financement au gouvernement pour plancher sur l'équilibre financier du système afin de trouver une issue au blocage - acceptée par le gouvernement. Un choix conforme à sa culture du dialogue social, estime le syndicat. Une trahison, fustigent ses contempteurs. "Berger négocie les couleurs et les formes de nos futures chaînes et celles de nos enfants", note un communiqué de neuf syndicats publié sur le site Facebook de la CGT Energie Paris.

"Idiot utile" de l'exécutif?

Au sein de LFI, on dépeint la centrale en "idiot utile" de l'exécutif, simple caution sociale d'une réforme d'obédience libérale. Plusieurs députés de la majorité ont en effet poussé à la conclusion d'un compromis avec la CFDT, idéologiquement proche de nombreux députés LREM. "Certains opposants voient la CFDT comme un syndicat 'jaune', qui a une fonction d'accompagnement et se fait le porte-parole des enjeux de l'ordre dominant, observe Stéphane Sirot, historien des mouvements sociaux. Ils accusent aussi la CFDT d'avoir joué un jeu de rôle avec le gouvernement sur le retrait de l'age pivot."

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Compromis ou compromission? Le débat n'est pas neuf.Il accompagne la centrale syndicale depuis des années. "Il existe deux traditions syndicales en France, analyse Dominique Andolfatto, politologue spécialiste des syndicats. La première est issue du mouvement socialiste et prône un syndicalisme de rupture avec le système actuel. L'autre est issue du catholicisme social. Elle n'est pas dans une logique de lutte des classes et cherche à améliorer la condition des travailleurs de manière raisonnée. C'est du syndicalisme 'possibiliste'". La CGT s'inscrit historiquement dans la première tradition, la CFDT dans la seconde.

Cette distinction s'accentue dans les années 70. A l'époque, la CFDT prône l'autogestion dans les entreprises, comme alternative à la société capitaliste. En 1978, sous l'impulsion d'Edmond Maire, le syndicat opère un "recentrage". L'idée : défendre le "réformisme", le "syndicalisme de transformation sociale" négocié avec le patronat, et prendre du champ avec les débats politiques.

"Syndicalisme de partenariat social"

Ce choix stratégique s'appuie sur des facteurs politiques et économiques. Alors que l'alternance politique s'éloigne après la victoire de la droite aux législatives de 1978, la CFDT "se rend compte qu'elle perd des adhérents en s'enfermant dans des débats politiques", explique Dominique Andolfatto. Enfin, la fin des "trente glorieuses" rebat les cartes. "Pour la CFDT, le rapport des forces n'est plus favorable au monde du travail (...) Si l'on veut peser sur les évolutions en cours, il faut accepter de privilégier la négociation sur l'affrontement, perdu d'avance, et se poser en force de proposition", rappelle à Marianne Frank Georgi, professeur d'histoire contemporaine et auteur de CFDT, l'identité en questions.

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La CFDT pratique depuis un "syndicalisme de partenariat social", précise Stéphane Sirot. Cette doctrine alimente depuis, à intervalles réguliers, le procès en trahison contre la centrale. Et provoque des remous en interne. En 1995, la secrétaire générale de la CFDT Nicole Notat soutient le plan de réforme de la Sécurité sociale d'Alain Juppé et s'oppose au volet retraite. Fin novembre, elle doit quitter sous des jets de canettes de bière la manifestation parisienne, rappelle Libération. La rupture avec une partie de la base est consommée.

Elle entraînera un exode de militants et la création de SUD. L'histoire se répète en 2003. François Chérèque valide la réforme des retraites du gouvernement Raffarin, qui repose sur un allongement de la durée de cotisation. Jusqu'à 15% des adhérents quitteront le syndicat pour SUD ou la CGT. Ces défections ne sont pas sans conséquences. "Le point fort de la CFDT est qu'elle est la confédération la plus homogène de toutes, glisse Stéphane Sirot. Mais elle est également celle où on débat le moins."

Opposition à la réforme des retraites de 2010

En 2010, François Chérèque se défendait dans Médiapart de toute trahison. "Dans l'inconscient de beaucoup (...), compromis veut dire compromission. A partir du moment où on va voir un interlocuteur patronal ou gouvernemental et qu'on fait un compromis, c'est vu par certains comme une compromission." La centrale a soutenu d'autres projets contestés par une partie de sa base, comme la loi Travail en 2016 ou La loi sur la sécurisation de l'emploi de 2013.

Il serait toutefois abusif d'opposer une CFDT conciliante par essence et une CGT intransigeante par principe. Les deux syndicats font parfois front commun. Ils ont combattu le contrat première embauche (CPE) en 2006, puis le projet sur les retraites, en 2010. Le numéro un de la CDFT Laurent Berger qualifiait également en octobre de "trappe à pauvreté" les nouvelles règles d'assurance chômage. "En parallèle, la CFDT et la CGT ont soutenu ensemble des réformes concernant l'organisation syndicale, comme la loi de 2008 sur la représentativité", souligne Dominique Andolfatto. Loin d'une frontière étanche parfois décrite entre les deux syndicats.