Violences, racisme, maintien de l'ordre défaillant... L'année écoulée a mis au jour de profondes fragilités chez les forces de l'ordre, en partie dues à un contexte social tendu ainsi qu'à une menace terroriste permanente. Début décembre, le président de la République avait demandé l'organisation d'un "Beauvau de la sécurité". Cette concertation d'urgence - à l'image du Ségur de la Santé - doit apporter "des réponses de court terme mais également poser les bases de la future loi de programmation de la sécurité intérieure pour 2022 (Lopsi)", avait précisé le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin.

Baptisée du nom de la place où est situé le ministère concerné, cette concertation s'ouvre ce lundi après-midi et se poursuivra jusqu'au mois de mai. Le format est le suivant : tous les quinze jours, des représentants des forces de l'ordre, des experts français et internationaux, des maires, des parlementaires, des citoyens se réuniront en vue de proposer des solutions pour améliorer la police et son rapport avec la population. Emmanuel Macron pourrait aussi y faire une apparition : il s'agit d'une de ses priorités avant l'élection de 2022.

Ce terrain est particulièrement délicat pour l'exécutif après la colère témoignée par les organisations syndicales, "choquées" des propos du chef de l'État sur l'existence de contrôles au faciès vigoureusement contestés par les policiers. "Aujourd'hui, quand on a une couleur de peau qui n'est pas blanche, on est beaucoup plus contrôlé", avait affirmé Emmanuel Macron lors d'une interview à Brut, en décembre.

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À quoi s'attendre, concrètement ? Son ministre, Gérald Darmanin, avait identifié sept chantiers de réforme et donc, de discussion : formation, encadrement, moyens, captation vidéo des interventions, inspection, effectifs et lien entre police et population, dont la lutte contre les discriminations et le rapport aux médias.

Des améliorations des conditions de travail

À l'annonce de ce "Beauvau de la sécurité", les syndicats policiers Alliance et Unsa avaient d'abord refusé de participer. Ils seront bien à la table des discussions, ce lundi, après avoir posé plusieurs conditions au ministère de l'Intérieur. Gérald Darmanin a déjà écouté l'une d'elles en confirmant l'instauration d'un "observatoire des réponses pénales" d'ici le 1er juillet. Cette mesure ouvre, en quelque sorte, le huitième chantier : permettre d'assainir les relations entre police et justice.

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En ce sens, Alliance souhaite notamment évoquer pendant les concertations le retour des "peines minimales", aussi appelées "peines planchers", pour lesquelles l'efficacité reste néanmoins à démontrer. L'Unsa a de son côté demandé (et obtenu) du gouvernement un engagement sur la mise en place d'une protection juridique "élevée" pour les policiers en intervention.

Les deux organisations ont, pour l'heure, surtout demandé des mesures liées aux conditions de vie et d'exercice des forces de l'ordre : la gratuité des TGV-Intercités entre leur domicile et leur lieu de travail, ainsi qu'une participation de l'État à la complémentaire santé, à hauteur de 50% de son coût. D'après Le Monde, d'autres sujets touchant à leur quotidien pourraient être mis sur la table comme la réduction des "tâches indues", à l'exemple des gardes statiques, particulièrement répandues dans le contexte de menace terroriste actuel. La question des suicides, récurrents au sein de ces professions, sera aussi discutée.

Changement de philosophie

Plus largement, le "Beauvau de la sécurité" pourrait amorcer un changement de philosophie chez les forces de l'ordre. "L'essentiel est de penser le thème de la sécurité autrement qu'à travers un débat purement politicien et aborder enfin la situation de manière rationnelle et concrète. La police a besoin d'être modernisée, et pas seulement sur le plan matériel", livre Thierry Clair, secrétaire général de l'UNSA, au Monde. Ce bouleversement pourrait être incarné par le recrutement. "C'est aussi ce qui pose un peu problème en ce moment", indique Gregory Joron, secrétaire général délégué du syndicat Unité SGP Police FO, à 20 Minutes.

L'objectif est de redorer l'image d'une profession sujette à critique. Notamment sur le racisme, un thème encore tabou et pourtant symbolique du relâchement des liens entre la police et sa population. "Dire qu'il y a du racisme, de la discrimination et des violences systémiques, c'est-à-dire volontairement organisés par la police, est complètement faux", s'est récemment insurgé à ce propos Denis Jacob, d'Alternative Police, à Cnews.

Beaucoup d'observateurs jugent néanmoins ce "Beauvau de la sécurité" insuffisant, voire inutile. "Je ne vois pas vraiment ce qu'un Beauvau de la sécurité peut changer pour les policiers par rapport à leurs attentes qui concernent les moyens, les ressources, la législation... Il n'y a pas besoin d'un grenelle de la sécurité. Ça passe par des négociations directes avec le ministère de l'Intérieur", observe Mathieu Zagrodzki, chercheur au Cesdip (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales).

À droite, Éric Ciotti considère dans une interview au Journal du Dimanche qu'il s'agit d'un "alibi de l'inaction" de la part du gouvernement. "Le diagnostic, tout le monde le connaît : le malaise de la police, sa paupérisation. Et il en est de même pour la justice, d'ailleurs.