"Patience", "empathie", "confiance", "bienveillance"... Ces mots reviennent en boucle dans le nouveau livre du médecin, et auteure à succès, Catherine Gueguen : Lettre à un jeune parent. Ce que mon métier de pédiatre et les neurosciences affectives m'ont appris (1). Tous les préceptes de la "parentalité positive", notion en vogue depuis plusieurs années, y sont réunis. Comprendre et tenir compte des émotions de son enfant, multiplier les moments d'échange avec lui, bannir les paroles blessantes ou dévalorisantes, les menaces, les gestes brutaux, etc.
La plupart de ces conseils, délivrés par bon nombre de psys et de pédagogues reconnus depuis le siècle dernier, semblent relever du simple bon sens. Alors, pourquoi les manuels, blogs, forums, conférences, émissions de télé ou de radio, dédiés à cette "nouvelle" méthode estampillée "positive" - qui ne répond à aucune définition scientifique - rencontrent-ils autant de succès ? "Les parents d'aujourd'hui se posent plus de questions qu'avant et ont davantage envie de progresser dans leurs rapports avec leurs enfants", affirme Catherine Gueguen, dont les titres de ses précédents best-sellers (Heureux d'apprendre à l'école, Pour une enfance heureuse) sonnaient déjà comme une promesse de bonheur. Pour la spécialiste, cette tendance s'inscrit dans un mouvement général. "Les femmes, à travers le mouvement #MeToo, rejettent les violences qui leur sont faites. La cause animale est portée par de plus en plus d'adeptes. Les enfants, victimes de maltraitance, méritent également que l'on se penche sur leur sort", avance-t-elle.
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Difficile, a priori, de ne pas adhérer à son discours. Et pourtant. Depuis quelques mois, de nombreux professionnels de l'enfance s'inquiètent de voir défiler, dans leurs cabinets, des parents de plus en plus déboussolés. "Ce nouveau dogme de la bienveillance tend à leur faire croire que tout conflit pourrait se résoudre à grand renfort de câlins, de tendresse et d'explications. Une vaste blague !", attaque la psychologue Caroline Goldman, auteur de File dans ta chambre ! Offrez des limites éducatives à vos enfants (2). Qui peut se targuer de n'avoir jamais haussé le ton devant son enfant, fait les gros yeux, menacé de le priver de sortie ou de dessert ? Or, à la lecture de certains de ces ouvrages qui squattent les rayons de développement personnel en librairie, on apprend que ces actes entreraient dans le champ des violences ordinaires. "Bien sûr que punir un enfant en l'envoyant dans sa chambre est une forme d'humiliation", confirme Catherine Gueguen. "Que diriez-vous si votre conjoint, votre patron, agissait de la sorte ? Vous ne l'accepteriez pas. Pour un enfant, c'est pareil", déclare-t-elle, consciente que cette "révolution éducative" puisse déstabiliser.
Déstabiliser, voire paralyser, certains adultes qui tremblent à l'idée de traumatiser à vie de la prunelle de leurs yeux au moindre faux pas ou mot de travers. Selon leurs détracteurs, les figures de proue de l'éducation positive entretiendraient la confusion entre les cas d'enfants maltraités et les cas d'enfants parfaitement heureux mais à qui on impose certaines limites. Un raccourci dangereux. "Récemment, une mère m'a confié que son fils refusait de se faire vacciner. Elle craignait, en le forçant, de perdre définitivement sa confiance", raconte ainsi Caroline Goldman qui appelle au "retour du bon sens dans l'éducation". "Les premières victimes de cette dérive sont bel et bien ces enfants privés de cadres, qui tyrannisent leurs professeurs, leurs amis, leurs familles, poursuit-elle. Rejetés et isolés à cause de ces débordements comportementaux, ils en tirent une mésestime d'eux-mêmes tragique."
"Parentalité positive"
Pour le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan, le terme même de "parentalité positive" tend à tuer toute critique dans l'oeuf. "Ces deux mots vont tellement bien ensemble ! Comment pourrait-on se prononcer contre un tel projet ?", lance l'auteur de Comment survivre à ses enfants ? Ce que la parentalité positive ne vous a pas dit (3). Le spécialiste s'emporte contre les fausses promesses et les raccourcis de ces marchands de bonheur et d'harmonie. "S'il y avait des recettes toutes faites, applicables sur n'importe quel enfant, ça se saurait !", lance le médecin. Depuis quelques années, certains pédagogues se retranchent derrière les progrès de la recherche. "Nous avons l'immense chance, aujourd'hui, de pouvoir nous appuyer sur des travaux scientifiques extrêmement poussés, avance Catherine Gueguen. Nous connaissons, désormais, les effets d'une attitude empathique et bienveillante, ou à l'inverse humiliante et violente, sur le cerveau d'un enfant." De là à en déduire que le simple fait d'élever la voix peut influer sur le développement de ses circuits neuronaux il y a un énorme pas... que certains n'hésitent pas à franchir. "En s'en tenant aux structures anatomiques et fonctionnelles du cerveau, on nie la complexité de ce qui fait la nature humaine", ajoute Patrick Ben Soussan, pour qui l'influence primordiale, des facteurs sociaux, environnementaux, économiques, culturels, est trop souvent oubliée.
Médecins, sociologues, chercheurs, sont de plus en plus nombreux à pointer du doigt ces effets pervers de ce "nouveau marché très lucratif de la culpabilité". L'auteure du blog Shivamama, elle, l'a compris assez tôt. En 2017, cette mère de trois enfants sonnait l'alerte via un post intitulé "Le jour où la parentalité m'a gonflée". Une charge contre tous ces ayatollahs de l'éducation positive. "Dans votre monde, tout n'est que perfection et facilité. Tout n'est que noir ou blanc, écrivait-elle. Ici, on essaie. On rate. On recommence. On doute. On avoue nos fautes à nos enfants. On leur dit que même les adultes des fois, ben... ils n'y arrivent pas. Mais qu'on y travaille. On leur dit aussi et surtout qu'on les aime. Comme ils sont. Dans toutes leurs nuances de gris." Immédiatement, les commentaires de lecteurs, qui disaient se retrouver dans ces propos, ont afflué. Des parents "imparfaits", soulagés de se sentir moins seuls.
(1) Les Arènes, 2020.
(2) Interéditions, 2020.
(3) Erès, 2019.
