Un attentat contre une usine de gaz en Isère et des incendies volontaires dans une usine pétrochimique des Bouches-du-Rhône. Le tout en deux semaines. A chaque fois, le même message transmis par le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve: il faut renforcer la surveillance des industries sensibles. Mardi, les préfets ont "immédiatement" pris attache avec les responsables des sites concernés, pour procéder "sans délai à une inspection minutieuse des installations, à la vérification de l'intégrité de leur enceinte et du bon fonctionnement des dispositifs de vidéoprotection".
Autant protéger une aiguille dans une botte de foin.
La France compte 1292 sites classés "Seveso". Impossible de placer un gendarme derrière chaque cuve. Les caméras de vidéosurveillance ne sont pas plus une solution. Ces usines s'étendent souvent sur des hectares. "Le risque zéro n'existe pas. Si quelqu'un veut vraiment être nuisible, cela va être difficile de l'arrêter", confirme Philippe Prudhon, directeur du département des affaires techniques à l'Union des industries chimiques (UIC).
"Une usine, on peut la protéger", pas une manifestation
Rapporteur de la commission d'enquête créée après la catastrophe d'AZF en 2001 et auteur d'un rapport sur la sûreté des centrales nucléaires face aux survols des drones en 2015, le député PS de Meurthe-et-Moselle Jean-Yves Le Déaut se rassure comme il peut: "Le terrorisme international cible surtout des lieux fréquentés par le public, moins des usines. Or, l'hypothèse d'une attaque dans une manifestation populaire est beaucoup plus difficile à contrer qu'une attaque contre une usine que l'on peut protéger."
Comment? En renforçant ce que l'élu socialiste appelle "la défense en profondeur", de l'enfouissement des installations à l'érection de barrières. Surtout en s'adaptant au contexte djihadiste. "Il faut être capable de modifier les études de risque dans un dialogue avec toutes les parties prenantes: services de l'Etat, industriels, salariés", juge Jean-Yves Le Déaut.
Puisqu'il est impossible de surveiller les 1292 sites classés "Seveso", il convient d'établir une échelle de dangerosité et de la réévaluer en fonction du risque terroriste. En janvier 2014, Matignon a édité une instruction relative à la "sécurité des activités d'importance vitale". Il y livre sa méthode pour déterminer quels sites sont les plus exposés suivant l'indice PIV ou "point d'importance vitale". "Un impact sur l'environnement sans conséquence directe pour la santé et la vie de la population ne sera pas pris en compte", écrivent les services du Premier ministre.
"Nous ne sommes pas des Rambo!"
L'explosion de l'usine AZF à Toulouse le 21 septembre 2001 avait placé l'attention sur les accidents industriels. Quatorze ans plus tard, la menace terroriste oblige à changer le regard des pouvoirs publics. "En situation normale, les industriels ont la responsabilité d'assurer la sécurité de leur usine. Mais aujourd'hui, nous sommes dans une situation exceptionnelle, avance Philippe Prudhon de l'Union des industries chimiques. Nous ne sommes pas des Rambo! Patrons et employés n'ont pas l'habitude de réagir face à un individu qui brandit une tête coupée."
Si 900 gendarmes sont chargés de protéger les centrales nucléaires, il n'en va pas de même pour tous les sites sensibles. Bien souvent, il revient aux industriels eux-mêmes de gérer la sécurité. Avec quels moyens? Des sous-traitants, dénonce Carlos Moreira, secrétaire général de la CGT-Chimie: "Ce sont souvent des travailleurs précaires, parfois des étrangers qui ne savent pas lire une notice ou qui n'ont pas reçu la même formation que les autres employés. La question de la maîtrise des risques est plus que posée." Le député Jean-Yves Le Déaut met lui-aussi en garde contre la "sous-traitance en cascade" qui entraîne "une perte de savoir-faire et de conscience de la dangerosité du site".
Scandaleux, répond Philippe Prudhon, représentant des industriels: "Comme si on estimait que certains salariés disposaient d'un statut supérieur aux autres et ne pouvaient pas péter les plombs. Basculer la responsabilité d'un accident ou d'une attaque sur les seuls sous-traitants, ce n'est rien d'autre que de la discrimination."
La solution pour Philippe Prudhon se situe plutôt dans la simplification des normes. Entré en vigueur le 1er juin dernier, la directive "Seveso 3" oblige les industriels à communiquer plus d'éléments à la population. "Cela ne me dérange pas que l'on demande de mentionner sur nos sites Internet la quantité de produits contenus dans nos cuves. En revanche, détailler le volume de tel ou tel produit et les bâtiments dans lesquels ils se trouvent risque de donner des idées aux personnes qui voudraient nous nuire."
Le cadre de l'Union des industries chimiques aura l'occasion de partager ce discours avec Ségolène Royal et Bernard Cazeneuve vendredi lors d'une table ronde convoquée après les incendies de Berre-L'Etang.
