"Tac tac tac tac tac..." Les sons secs et effroyables des tirs de Kalachnikov résonnent dans la salle d'audience. C'est comme un plongeon la tête la première dans l'horreur. Comme si les souvenirs nous attrapaient par le col pour nous ramener six ans plus tôt, dans la douleur, les larmes et le sang. Des images et des sons qui nous hantent depuis novembre 2015, qui s'étaient peu à peu estompés, et viennent aujourd'hui nous frapper en plein visage.
Les images des trottoirs parisiens maculés de sang. Des tirs ciblés. Des victimes qui tombent au sol, ou qui partent se cacher. Des impacts irréels de balles sur les vitrines des bars et restaurants meurtris. L'horreur des faits est arrivée au procès. Elle prend toute la place. Imprègne toute l'ambiance des différentes salles qui retransmettent les débats. Le trémolo dans la voix d'un des témoins enquêteurs est contagieux. Des scènes de crimes, non. Des "scènes de guerre".
C'est la brute réalité qui s'est imposée cette première semaine du procès du 13 novembre qui s'est ouvert mercredi 8 septembre au palais de justice historique de Paris. Les longs témoignages des enquêteurs ont ponctué les derniers jours. A la barre, les mots sont aussi glaçants que les images.
Une tribune pour Abdeslam
La salle d'audience spécialement construite pour l'occasion dans la salle des pas perdus a servi de tribune au principal accusé et seul terroriste des commandos encore vivant, Salah Abdeslam. Ce Français ayant grandi en Belgique de 31 ans a craché sa diatribe islamiste comme s'il prêtait sa voix à une vidéo de revendication de l'Etat islamique.
Fier d'avoir abandonné sa profession pour devenir "un combattant" du groupe terroriste, il assume les crimes commis au nom du djihad et en réponse aux bombardements de la coalition en Syrie. "On a combattu la France. On a attaqué la France. On a visé la population, des civils, mais ça n'a rien de personnel. On a visé la France et rien d'autre. Parce que les avions qui bombardent l'État islamique ne font pas de distinction entre les hommes, les femmes et les enfants. On a voulu que la France subisse la même douleur que nous subissions", a-t-il lancé lorsque le président a donné brièvement la parole aux accusés.
Oeil pour oeil, dent pour dent, victime pour victime... Une explication qui tranche avec les déclarations des treize autres accusés. Si certains avouent avoir pu aider, d'une façon ou d'une autre, la cellule franco-belge également responsable des attentats de Bruxelles en mars 2016, Salah Abdeslam ne montre aucun remords, et les victimes en rougissent de colère. "Au lieu de dire qu'il était désolé, il a juste justifié ce qu'il avait fait. (...) Je pense qu'il a fait le show, qu'il sait que ses propos vont être relayés", déplore ainsi Sophie Parra, 37 ans, rescapée du Bataclan.
Si les premiers jours ont été marqués par ses prises de parole parfois insolentes, voire obscènes, elles ont ensuite laissé la place à l'horreur des faits, décrits avec précision par les premiers témoins. L'énoncé du rapport du président, écrit sur la base du dossier d'instruction, aura duré environ 8 heures. Une longue lecture des faits qui ravive la douleur. Les faits purs et durs. Le nombre de douilles, le nombre de victimes. Chaque nom et âge sont énoncés, en finissant par la plus jeune victime des attentats : Lola, 17 ans.
L'énumération des victimes du Bataclan seules prendra au président de la cour spécialement constituée, Jean-Louis Périès, cinq minutes et vingt secondes. Cette longue litanie est difficile à entendre pour les parties civiles, dont plusieurs quittent alors la salle. Tous les chiffres de ce procès "hors-norme" et "historique" selon ses mots, donnent le vertige : plus de huit mois d'audience, 140 jours d'audience, 542 tomes de procédure, 1800 parties civiles, 330 avocats, 20 accusés, dont 14 présents...
La présentation générale de l'enquête par le témoin SDAT99, en poste à la Sous-direction antiterroriste (SDAT) de 2015 à 2019, a le même effet glaçant. "Ce sont des scènes indicibles auxquelles les enquêteurs ont été confrontés", souffle-t-il à la barre. Chaque jour de procès confirme un peu plus ses déclarations, notamment lors des témoignages des policiers dépêchés sur chacune des scènes de crime le soir du 13 novembre.
La sidération des enquêteurs
Arrivent les images de l'horreur au coeur de la France. Les différents enquêteurs racontent les constatations faites le soir même, s'appuyant sur les images des vidéos surveillance, plus ou moins "violentes", et sur une bande-son concernant le Bataclan. Le Stade de France d'abord, où trois kamikazes ont activé leur ceinture explosive alors que la France affrontait le champion du monde en titre, l'Allemagne. Le descriptif de Xavier, enquêteur à la section antiterroriste de la brigade criminelle est très imagé et assez dantesque. Des "lambeaux de chair, des bouts d'os, un bras, gauche, une main avec seulement le pouce"... L'énumération sordide fait froid dans le dos. Les visages font une mine de dégoût.
Le commando des terrasses s'attaque, avant la troisième explosion à Saint-Denis, au Carillon et au Petit Cambodge, dans le Xe arrondissement de Paris. Trois terroristes, Abdelhamid Abaaoud, Brahim Abdeslam et Chakib Akrouh, dégainent leur arme automatique et font feu sur les terrasses. Ils assassinent 13 personnes en deux minutes et 30 secondes. Pendant le récit des faits, défilent les photos prises par les enquêteurs en arrivant sur les lieux. On ne voit pas les corps des victimes, mais les traces de sang plongent la salle d'audience dans l'indicible. Pour le témoin qui conservera l'anonymat, ce n'est "pas une scène de crime, c'est une scène de guerre". Il décrit la "sidération" des enquêteurs en arrivant sur place. Mais aussi le silence dans la salle, le calme glacial de la mort sauf quand les sonneries des portables des victimes retentissent. C'est le son assourdissant de l'angoisse des familles, des proches, qui tentent de se rassurer. Il évoque aussi la difficulté d'identifier les corps, tant ils sont parfois les uns sur les autres, ou trop abîmés. Là encore, l'audience assiste à un récit inécoutable.
Même émotion dans la voix de l'enquêteur de la brigade criminelle missionné à la Bonne bière et à la Casa Nostra. Il s'excuse auprès des familles et des victimes de diffuser les vidéos de surveillance aux abords des terrasses qui permettent de chronométrer précisément la scène : 56 secondes. Cinq morts, en 56 secondes. Et les images, sans son, des terroristes en train de faire feu sur leurs victimes avec toute la précision de combattants entraînés. "Les impacts de balles sont à hauteur des personnes assises ou au sol. La volonté de tuer est manifeste, il n'y avait pas d'ambiguïté". A la question d'un avocat des parties civiles sur la différence entre une telle scène avec celles de crimes plus "habituels", le témoin répond : "On a rarement à faire à des victimes si innocentes, qui sont simplement en terrasses, qui n'ont aucun lien de près ou de loin avec les assassins". Silence dans la salle.
Puis le son de l'horreur. 22 secondes d'angoisse. Les rafales des armes de guerre dans le Bataclan viennent interrompre les quelques riffs de guitare du groupe Eagles of Death Metal. Les premières secondes d'un long enregistrement de deux heures et 38 minutes sont diffusées par le dernier témoin de cette semaine de procès, Patrick B. L'enregistrement de la totalité de l'attaque retrouvé dans un dictaphone sur les lieux du crime a permis aux enquêteurs d'en déterminer avec précision les détails. 258 coups de feu en 32 secondes, au moins 309 coups de feu au total. Des exécutions massives et d'autres plus ciblées. "Ce soir-là, il n'y a pas d'autres mots que la sidération. Dehors, des victimes hurlent, ensanglantées, sur des brancards, des civières, des barrières et même des chaises..." Et à l'intérieur, un spectacle "indescriptible, saisissant, lugubre, froid, avec une lumière blafarde. On n'avait jamais vu ça, on n'avait jamais vu ça. Les téléphones qui vibrent, qui sonnent, des sacs, des vêtements... Et des corps, et des corps, et des corps..." Six heures plus tard, Patrick B. a fini son exposé des constatations. Il conclut, les larmes aux yeux, par un mot pour les familles et les victimes : "Je voudrais terminer en disant que je m'associe de tout coeur aux parties civiles et que je leur souhaite énormément de courage". Les deux derniers jours ont été particulièrement éprouvants pour les parties civiles, dont certaines ont pleuré pendant sa déposition, d'autres ont quitté la salle. Il y a six ans, l'horreur est venue frapper la France, sans pitié. Aujourd'hui, l'horreur est jugée, dans le respect de l'état droit.
