Pierre-Edouard Fournier, spécialiste des maladies infectieuses succédera à Didier Raoult à la tête de l'Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection (IHU) de Marseille, dès cet été. Ce membre du cru a été préféré à Renaud Piarroux, chef de service à la Pitié Salpêtrière (AP-HP) et spécialiste des épidémies, qui était dans le sprint final pour la direction de l'IHU.
Diplômé de la faculté de médecine de Marseille, Pierre-Edouard Fournier est un proche historique de Didier Raoult, qui était son directeur de thèse en 1999. Au sein de l'IHU, il est responsable des plateformes séquençage et de la biobanque de l'IHU. Il fait également partie de l'équipe "Vecteurs - infections tropicales et méditerranéennes" qui surveille les maladies infectieuses au niveau local, mais aussi des voyageurs. Il travaille en étroite collaboration avec le Pr. Raoult, avec qui il a cosigné des dizaines d'études.
"Il a pris ses distances avec M. Raoult depuis deux ans"
"Le comité de recherche est convaincu que l'IHU est un très bel outil par ses ressources techniques et humaines, mais que la direction dans laquelle il va n'est plus la bonne, explique à L'Express Louis Schweitzer, le président du comité de recherche chargé d'organiser la succession. Il nous est apparu qu'il fallait changer profondément la direction et radicalement son management. M. Fournier a montré qu'il a la capacité et la volonté de le faire". Le fait que le Pr. Fournier soit un membre de l'IHU a été vu comme une force plutôt qu'une faiblesse, parce que le changement de management pourra être réalisé plus rapidement, selon le comité de recherche. "Mais ce n'est pas pour assurer la continuité des choses, bien au contraire, affirme son président. Vous savez, quand j'ai quitté Renault, j'ai choisi mon successeur, Carlos Ghosn, qui travaillait à mes côtés depuis huit ans. Or personne ne peut dire qu'il n'a pas procédé à d'importants changements après moi : ce n'est pas parce que quelqu'un fait partie d'une même équipe qu'il va diriger de la même façon". Autre argument massue de Louis Schweitzer : "le Pr. Fournier a pris ses distances avec le Pr. Raoult depuis le début de la crise du Covid-19".
Interrogé sur ce point, Pierre-Edouard Fournier indique simplement qu'il a décidé, depuis deux ans, de se consacrer uniquement à son métier : "Je suis un médecin microbiologiste, responsable des diagnostics moléculaires et je fais fonctionner mon laboratoire de façon à m'assurer que nous disposions des moyens nécessaires pour effectuer notre travail, notamment réaliser des diagnostics et le suivi du Covid, dont 1,3 million de tests PCR". Pourquoi, dès lors, ne pas être entré en résistance contre les dérives du Pr. Raoult ? S'il refuse de répondre à cette question, une source proche du dossier rappelle le management du Pr. Raoult : "Soit vous êtes avec lui, soit vous êtes contre lui et vous êtes mis de côté". Ce qui laisse entendre que le probable futur patron de l'IHU n'avait pas le choix. Reste que ces arguments pourront ne pas convaincre tous les observateurs extérieurs, d'autant que le nom de Pierre-Edouard Fournier se retrouve au centre de plusieurs polémiques qui touchent l'IHU.
Parquet de Marseille, IGAS, ANSM : des enquêtes toujours en cours
D'abord, la décision du comité chargé de la succession intervient alors que l'enquête de l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) - déclenché notamment après les révélations de L'Express - a conclu à "de graves manquements et non-conformités à la réglementation des recherches impliquant la personne humaine" dans de nombreuses études menées par les membres de l'IHU. Cette enquête est d'ailleurs toujours en cours. L'investigation de l'Inspection générale des affaires sociales et de l'Inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche (IGAS/IGESR), déclenchée pour les mêmes raisons, touche à sa fin. Selon les informations de L'Express, confirmées par Louis Schweitzer et Pierre-Edouard Fournier, la phase contradictoire est en cours : les conclusions de l'IGAS/IGESR ont été rendues à l'IHU, qui doit censément corriger les problèmes soulevés.
Enfin, les enquêtes des Comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) des différentes tutelles de l'IHU, déclenchées après les révélations de L'Express faisant état de l'ambiance délétère régnant au sein de l'Institut et d'un cluster de Covid-19 à l'étage de M. Raoult, ne sont pas non plus terminées. Autant d'éléments qui alimentent une autre enquête, judiciaire cette fois, puisque le Parquet de Marseille a été saisi par l'ANSM. La nomination d'un successeur dans ce contexte, où plusieurs membres de l'IHU pourraient être visés, interroge.
"Ce timing correspond à l'engagement pris - rendre un avis fin juin - quand cette mission nous a été confiée. Je tenais à le respecter, se justifie d'abord Louis Schweitzer. Et la mission de l'ANSM pourrait encore prendre des mois, tout comme l'enquête de la justice". Attendre et ne pas remplacer le Pr. Raoult ne constituait donc pas une option pour lui. "Bien sûr, si ces enquêtes conduisent à une mise en cause personnelle de M. Fournier, cela poserait problème et il faudra réévaluer", ajoute-t-il. Quant à l'enquête de l'IGAS, il indique que l'une de ses principales critiques est l'absence de contre-pouvoir et de contrôle du directeur de l'IHU. "Or M. Fournier a fait des propositions - déjà acceptées et validées -, qui conduiront à des changements de l'organisation de la direction : il y aura un contrôle direct du président par le conseil d'administration : nous n'avons pas fait un chèque en blanc", confie-t-il. Ces propositions devraient logiquement suivre les recommandations de l'IGAS et aboutir à un encadrement et un accompagnement plus strict du futur directeur de l'IHU.
Tout changer, pour que rien ne change
Si Pierre-Edouard Fournier n'est pas le plus médiatique des membres de l'IHU, il a néanmoins pris des positions critiquables lors de la pandémie. Il a par exemple défendu - dans nos colonnes -, l'hydroxychloroquine-azithromycine, un traitement promu par le Pr. Didier Raoult et dont l'inefficacité et la potentielle dangerosité ont été prouvées. "Les tests préliminaires montrent une éradication rapide du virus grâce à cette combinaison thérapeutique", soulignait-il en mars 2020.
"Pour être honnête, je ne me souviens pas d'avoir dit ça, se défend Pierre-Edouard Fournier. Mais admettons, il s'agissait alors d'une position prise au tout début de l'épidémie. A l'époque, nous avions d'une part une bonne connaissance de ces molécules à l'IHU et savions qu'en les utilisant avec précaution il n'y avait pas de danger ; d'autre part, il se trouve que des tests réalisés in vitro dans notre laboratoire P3 montraient une efficacité en culture - sur des souches cultivées -. En mars 2020, cela représentait un espoir thérapeutique. Vous remarquerez que je ne me suis plus jamais exprimé sur ce sujet par la suite". Le sous-entendu semble clair.
Sauf que le futur successeur de Didier Raoult ajoute une remarque surprenante : "Il s'agit d'un traitement extrêmement controversé, il existe des études montrant son efficacité, d'autres son inefficacité. Il serait intéressant qu'une équipe indépendante puisse évaluer nos résultats bruts afin de faire la lumière, mais nous n'en avons pas trouvée". Le débat entourant cette question est, pourtant, définitivement tranché depuis plus d'un an. Des méta-analyses - des études analysant les résultats de nombreuses études - ont apporté suffisamment de preuves solides sur la question, qui ne fait plus débat dans l'immense majorité de la communauté scientifique.
Le comité d'éthique de l'IHU modifié
Le spécialiste des maladies infectieuses était également, et au moins jusqu'en 2020, le secrétaire du comité d'éthique interne de l'IHU, qui est largement épinglé dans l'enquête de l'ANSM". Mais pour Louis Schweitzer, la principale critique de l'ANSM visait un document dudit comité qui a été falsifié. Or le document original enjoignait le Pr. Raoult à faire valider une de ses recherches cliniques par un comité indépendant. L'avis, qui n'a pas été suivi, a ensuite été falsifié à l'insu du comité d'éthique de l'IHU.

Capture d'écran d'une autorisation du comité d'éthique interne de l'IHU.
© / L'Express
Pierre-Edouard Fournier, qui tient à préciser qu'il n'est plus secrétaire du comité d'éthique depuis plusieurs mois, rappelle aussi que les critiques de l'ANSM concernant son organisation ont été entendues. "Les très nombreux échanges avec les membres de l'ANSM ont conduit à la modification du règlement intérieur afin d'intégrer leurs suggestions, notamment sur les compétences des membres, l'ajout d'un quorum, etc.", note-t-il. Et effectivement, le rapport final de l'ANSM confirme que les modifications entamées au sein de l'IHU sont satisfaisantes. Reste que les recommandations du comité interne dont il était secrétaire n'étaient pas toujours respectées par les membres de l'IHU. "C'est une grande maison, nous ne pouvions pas tout contrôler et nous n'avions de toute manière pas de pouvoir de police", se justifie-t-il.
De potentiels abus du système Sigaps
Fait sans doute plus épineux, le futur directeur a été membre du comité éditorial de New Microbes and New infections (NMNI), une revue scientifique dont près d'un tiers des études qu'elle a publiées est cosigné par le Pr. Didier Raoult, ce qui est hautement inhabituel. Les spécialistes, interrogés par L'Express dans le cadre d'une précédente enquête, s'inquiétaient d'un potentiel détournement du système Sigaps par l'IHU. En effet, ce système permet aux instituts de recherche de récolter de l'argent public - près de 10 millions d'euros chaque année pour l'IHU - quand ils publient des études dans des revues scientifiques. Or, si ces instituts publient massivement dans des revues dirigées par des proches, voire ses propres membres, le doute existe.
Cette hypothèse s'est renforcée lors d'une autre enquête de L'Express qui révèle que l'IHU a publié 247 études extrêmement similaires entre 2011 et 2021. Non seulement ces dernières portent toutes le même numéro d'autorisation, ce qui est normalement impossible, mais leur analyse révèle qu'elles présentent une faible qualité et un faible intérêt scientifique. Ces études sont en grande majorité signées par Didier Raoult (238 sur 247) et par... Pierre-Edouard Fournier (174 sur 247). Pour expliquer ce phénomène, deux hypothèses sont possibles : soit Didier Raoult et ses équipes ont mené une dizaine d'études d'ampleur et les ont découpées en une multitude de petites publications - une méthode connue, appelée "la technique du salami", qui permet d'abuser du système Sigaps -, soit ils ont publié une étude à chaque fois qu'ils effectuaient un prélèvement sur un patient. "Dans les deux cas, ce n'est pas acceptable et cela n'entre pas dans les bonnes pratiques de la science, taclait Hervé Maisonneuve, médecin spécialiste de l'intégrité scientifique, interrogé à l'époque.
"Parmi les changements proposés par M. Fournier, il y a la proposition de modifier les pratiques de publications de l'IHU", répond Louis Schweitzer, qui ajoute que le probable futur patron de l'IHU étant le patron du laboratoire qui analyse les prélèvements : "Il était d'une certaine façon participant comme simple exécutant. A-t-il accordé autant d'importance qu'il le devait à ces études ? Sans doute pas", concède-t-il. Pierre-Edouard Fournier, lui, rappelle qu'il n'est plus membre de NMNI. "J'entends les suspicions, mais notre idée n'a jamais été d'abuser de Sigaps, notre but était de décrire les micro-organismes", promet-il. Avant de détailler : "La création de NMNI est survenue à l'occasion d'un grand projet de recherche de culture du microbiote humain, il y a près de dix ans, qui a conduit à l'identification de plus de 1 000 nouvelles espèces associées à l'homme. Cela nécessitait de décrire et de donner un nom à ces espèces. Nous étions face à un nombre très important de nouveaux microbes, et la Bible en matière de taxonomie, la revue International Journal of Systematic and Evolutionary (IJSEM) avait un processus très lent, donc MM. Drancourt et Raoult ont souhaité mettre en place NMNI qui permettait de décrire ces nouvelles espèces avec un délai réduit". Quant à l'extrême similarité entre ces différentes études, et le peu d'intérêt que certaines bactéries peuvent représenter, Pierre-Edouard Fournier insiste : "En taxonomie, les descriptions sont très formatées, avec des éléments obligatoires et souvent redondants, c'est le cas avec IJSEM, et nous avons fait de même avec NMNI. Cela donne l'impression que les études sont identiques, mais ce n'est pas le cas. Néanmoins, aujourd'hui, nos études présentent les nouvelles espèces en paquet, sauf si elles sont très spécifiques".
Les liens gênants avec Eric Ghigo, radié de la fonction publique et en procès pour des soupçons d'agressions sexuelles.
Reste au moins un dernier point noir. Pierre-Edouard Fournier est actionnaire de la start-up Techno-jouvence, hébergée par l'IHU. Cette structure a permis le retour à l'IHU, en 2019, d'Eric Ghigo, un chercheur qui a été radié de la fonction publique par le CNRS en 2017 - un fait extrêmement rare - après avoir été accusé de harcèlement moral et sexuel ainsi que d'agressions sexuelles sur deux collègues de l'IHU. Il a été condamné le 4 juillet à 18 mois de prison dont six mois ferme par le tribunal correctionnel de Marseille. Pierre-Edouard Fournier a également cosigné plusieurs études scientifiques avec Techno-jouvence et Eric Ghigo. Or, selon les informations de L'Express, ce point n'a jamais été abordé par le comité de recherche dirigé par Louis Schweitzer.

Liste des actionnaires de Techno-Jouvence lors de la création de la start-up, en 2019.
© / L'Express
"Tout cela est vrai. Mais avant ces histoires, Eric Ghigo était avant tout un chercheur de haut niveau, avec des études importantes sur la planaire, le ver immortel. Et cela ne m'a pas posé problème d'être associé à lui, car je n'ai jamais été témoin d'aucun agissement répréhensible de sa part, balaie le Pr. Fournier. Aujourd'hui, la présomption innocence prévaut et Eric Ghigo a récemment démissionné de Techno-jouvence", répondait-il quelques jours avant le jugement. Quant au fait qu'il a cosigné des études avec lui, le spécialiste des maladies infectieuses le justifie par le fait qu'en 2017, lorsqu'il a été démis de ses fonctions par le CNRS, Eric Ghigo lui a demandé de reprendre l'encadrement de ses étudiants, dont un était en thèse. "J'ai accepté, même si la thématique n'était pas la mienne, raison pour laquelle j'ai cosigné ces articles", explique-t-il.
Redoute-t-il que tous ces éléments entachent sa future nomination ? "Non, je n'ai pas peur. Je ne veux pas en parler tant que je ne suis pas directeur, mais si c'est le cas, je présenterai mon plan d'action visant à changer et à améliorer le fonctionnement de l'IHU".
