Alors que s'ouvre ce jeudi la Primaire populaire, qui doit se dérouler jusqu'au 30 janvier, l'enseignant-chercheur Laurent Frajerman, spécialiste des politiques éducatives au Centre de recherche sur les liens sociaux, demande des comptes aux organisateurs. Il dénonce notamment leurs accointances avec Fatima Ouassak, porte-parole du Front de Mères, un collectif de parents d'élèves qui tient un discours très controversé sur l'école et les enseignants. Certaines propositions de militants - qui ne figurent pas précisément dans le socle commun mais dans des textes dont la Primaire populaire dit s'être inspirée et vers lesquels son site renvoie - mériteraient, selon lui, d'être également d'être débattues. Pour ce professeur agrégé d'histoire, le candidat qui l'emportera devra porter un discours clair sur les enjeux et les priorités du système éducatif. Et lever toute ambiguïté sur les questions soulevées. Entretien.

L'Express : Pourquoi vous a-t-il paru important de décrypter la vision portée par certains organisateurs de la Primaire Populaire sur l'éducation ? Quel a été le déclencheur ?

Laurent Frajerman : Tout a commencé en novembre dernier, lorsque j'ai découvert la participation de Fatima Ouassak, porte-parole du Front de Mères, un collectif de parents d'élèves, à un événement organisé par la Primaire populaire. Dans un tweet, je me suis étonné de cette invitation, précisant que Fatima Ouassak "s'est rendue célèbre en expliquant que l'école est raciste et maltraite les élèves non blancs". En réponse, la personne en charge des réseaux sociaux de la Primaire populaire m'a répondu que l'organisation était "fière de la compter parmi ses soutiens".

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J'ai souhaité aller plus loin en proposant, toujours sur Twitter, une sorte de "best of" tiré d'un manifeste rédigé par le Front de Mères, soit quelques phrases très explicites dont celle-ci : "Nos enfants comprennent très tôt que l'école a un problème avec leurs cheveux quand ils sont crépus, avec leur langue maternelle si elle est africaine, avec leur religion quand c'est l'Islam". Ou encore : "Nos enfants apprennent à l'école à avoir honte de ce qu'ils sont". Je me suis heurté, cette fois, à un silence total de la Primaire populaire, malgré l'écho de mes tweets, puis d'un article sur le sujet posté sur mon blog. D'autres phrases montrent que l'objectif de Fatima Ouassak consiste à opposer les parents des quartiers populaires aux enseignants. Afficher ce type de soutien me semble problématique et mérite d'être débattu.

En quoi la thèse avancée par Fatima Ouassak vous paraît-elle dangereuse ?

Son discours véhicule l'idée d'un racisme structurel au sein de l'école. Ce fameux manifeste du Front de Mères prétend que les mères immigrées ou d'origine immigrée enverraient leurs enfants à l'école "la boule au ventre". Des propos non seulement mensongers mais aussi dangereux. Certaines familles peuvent être séduites par ce discours, d'autant qu'une partie du constat dressé par Fatima Ouassak est basée sur des faits réels. Il est vrai que certaines écoles combinent plusieurs facteurs : une surreprésentation de familles issues de l'immigration, des difficultés sociales très fortes et un taux d'échec scolaire élevé. Dans le contexte actuel de fortes tensions sociales et sociétales, avancer l'idée que ces difficultés seraient en grande partie dues à une forme de racisme du monde enseignant risque de donner une grille de lecture erronée. Or, si les élèves et leurs parents se mettent à douter des intentions des professeurs, les conséquences seront catastrophiques. L'enseignement est un métier relationnel. Il exige une confiance réciproque.

Pourquoi taxer l'école de racisme est-il un non-sens selon vous ?

D'une part, il n'y a pas d'indifférence aux différences. Depuis 1981, ont été mis en place des programmes d'éducation prioritaire, accordant des moyens supplémentaires aux élèves les plus défavorisés. On peut bien sûr toujours discuter de l'efficacité de ces politiques mais elles existent. J'ajoute que l'institution scolaire et la législation condamnent fermement toute idée raciste, homophobe ou sexiste.

Les enseignants constituent au contraire un pôle de résistance aux idées d'exclusion et de racisme

D'autre part, depuis quarante ans, des enquêtes sociologiques démontrent que l'échec scolaire important de certains enfants s'explique par leur position sociale et non par leur origine étrangère. Des outils statistiques fiables nous permettent de mesurer l'impact des différents facteurs. Une étude réalisée pour le compte du Cnesco (Centre national d'étude des systèmes scolaires) l'a encore confirmé récemment. On peut certainement faire mieux, notamment en augmentant la mixité sociale, et en redonnant la priorité à l'école dans les choix budgétaires, mais évitons les caricatures.

Les enseignants sont-ils perméables aux idées racistes ?

Trois grandes études scientifiques, réalisées ces quinze dernières années, ont démontré que les enseignants formaient l'une des catégories de la population les moins perméables aux idées d'extrême droite. Le pourcentage de professeurs concernés se situe entre 1 et 3%. D'autres sondages plus généraux - dont j'estime la méthodologie moins fiable - arrivent au maximum à 10%. Ce qui, bien sûr, est toujours trop. Mais, si l'on compare ces chiffres à ceux du reste de la population, on constate que les enseignants constituent au contraire un pôle de résistance aux idées d'exclusion et de racisme. On ne choisit pas ce métier par hasard, mais sur la base de valeurs humanistes. Ces accusations ne correspondent ni à ce que pensent les professeurs, ni à ce que fait l'institution scolaire. Je m'étonne d'être obligé de rappeler cette évidence aujourd'hui.

Certains militants se gardent bien de pointer les professeurs comme responsables et préfèrent parler de racisme systémique....

L'idée que les enseignants seraient racistes "à l'insu de leur plein gré" est moins franche, et plutôt méprisante. Les professeurs ont du recul sur leur métier, et sont quand même capables de se remettre en question s'ils constatent que tel ou tel "geste professionnel" est susceptible de produire des discriminations !

Certaines propositions, exposées dans un texte abrité par le site de la Primaire populaire, vous paraissent problématiques... Lesquelles ?

Ce n'est pas parce que la Primaire populaire met en avant une personne comme Fatima Ouassak que tous ses organisateurs adhèrent à ses propos. Il ne s'agit pas pour moi de lancer des amalgames mais plutôt d'ouvrir la discussion. Or, le contenu de certains textes, auxquels renvoie le site de la Primaire populaire, mériterait qu'on s'y arrête. Le socle commun, qui véhicule quelques grandes propositions très consensuelles, n'est pas en cause. En revanche, le contenu de la brochure "Rencontre des justices", rédigé par "400 jeunes activistes et entrepreneur.e.s de toutes les causes" - dont le leader de la Primaire Populaire Samuel Grzybowski - devrait être débattu.

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Le thème 13 de cette brochure est consacré à leur programme éducation. L'un des principaux objectifs avancés : donner aux enseignants "les moyens nécessaires pour leurs missions et pour un apprentissage non discriminant et critique". Evidemment, tout le monde à gauche approuve le combat contre les discriminations. Mais la question essentielle n'est-elle pas celle de l'échec scolaire ? Ou encore celle du recul du système scolaire français dans les comparaisons internationales ? Je trouve dommage que ce dernier point soit totalement passé sous silence. Je ne nie pas la présence de moutons noirs parmi les enseignants, comme dans toutes les professions. Il est normal de se mobiliser contre certains comportements inadmissibles. Mais de là à en faire la priorité numéro un...

Ce texte évoque également l'importance d'intégrer des "récits anticoloniaux" dans le programme d'histoire. En quoi cette proposition vous choque-t-elle ?

Les deux termes m'inquiètent : d'abord celui de "récits" car l'histoire n'est pas la littérature. En tant qu'enseignant, je m'efforce de transmettre des connaissances scientifiques à mes élèves. Ensuite celui d'"anticoloniaux" parce qu'il précise que le cours doit critiquer la colonisation et non permettre de comprendre ce système et cette époque. Il est de coutume, chez les enseignants, de critiquer la façon dont la droite défend l'idée d'un roman national, le récit des mythes de la France éternelle. En tant que professeur et historien, je rejoins mes collègues. Je ne suis pas pour autant prêt à adopter un discours qui véhiculerait d'autres mythes, même si c'est pour la bonne cause.

Beaucoup de personnes dissertent sur ce que les professeurs d'histoire n'enseigneraient pas, sans connaître les programmes et les pratiques. Je rappelle que la question de la colonisation a commencé à être enseignée dans les années 1970. A partir des années 1980, elle est apparue dans les programmes de manière plus construite. Des réflexions scientifiques sont régulièrement menées sur la façon dont elle est abordée. Bref, ce n'est pas une terra incognita.

Vous craignez également une remise en cause de la liberté pédagogique des enseignants, un principe normalement intangible...

Un dernier point est venu renforcer mon inquiétude : l'idée d'instaurer une formation "obligatoire et continue des enseignants aux différentes pédagogies, notamment alternatives" et aux "luttes contre les discriminations". Aucun ministre n'est allé aussi loin dans l'idée d'une pédagogie officielle. L'enseignement n'est pas une science exacte, les théories sont multiples et la professionnalité des enseignants doit être respectée. Je fais peut-être fausse route, mais je m'interroge : quelles sont les bonnes pédagogies selon la Primaire populaire ? Que faut-il apprendre à tous les enseignants, de manière répétée, qu'ils ignoreraient sur la lutte contre les discriminations ?

J'attends donc des réponses à ces interrogations. La Primaire populaire ne peut pas se targuer d'inventer un nouveau modèle politique et rester dans un tel flou sur des questions aussi graves.