Jamais les arts et la culture n'ont été aussi indispensables, parce que la pandémie et la guerre, parce que l'absence de tempérance, parce que la disparition progressive de l'ambiguïté, de l'humour et des zones grises. Car les arts font ça pour nous, à moindres frais : prendre un grand recul, accepter d'autres certitudes, se frotter à d'autres destins.

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La culture dans la campagne présidentielle 2022 ressemble à la dernière cérémonie des César : sans aspérité, anesthésiante et absente. On pourrait se réjouir d'avoir échappé aux délires autocentrés d'acteurs, réalisateurs et techniciens les plus gâtés du monde, qui bénéficient d'avantages et d'un statut quasi gravé dans le marbre, mais on aurait pu espérer de la subversion, un pas de côté, un autre éclairage sur le monde. Car c'est bien ce qu'on réclame aux arts et à la culture : donner à voir autrement le réel, décaler la doxa générale pour offrir de quoi penser.

Ainsi les candidats à l'élection présidentielle ne se bousculent pas pour soutenir l'indépendance des créateurs et dessiner une vision de la culture de demain - alors que les plateformes de streaming sont en train de tuer petit à petit les salles de cinéma, et qu'il est probable qu'aller au cinéma sera bientôt un luxe. J'aurai aimé entendre ne serait-ce qu'une réflexion sur les nouveaux modes de consommation de la culture, sur cette braderie généralisée de la création.

Un débat impossible

La seule question qui semble agiter les candidats est celle de la redevance audiovisuelle, que certains (Emmanuel Macron, Eric Zemmour et Marine Le Pen) veulent supprimer. Que ce soit pour plus d'indépendance - version macronienne - ou pour "libérer" l'audiovisuel public des gauchistes - version Zemmour - ou "libérer" le pouvoir d'achat - version Le Pen. On pourrait certes s'interroger sur l'absence de diversité d'idées sur les radios publiques, France Inter en tête. On pourrait se demander comment il est possible qu'une grande majorité des journalistes de cette station éprouvent le besoin de se mettre en grève pour protester contre l'arrivée d'éditorialistes "réacs" en matinée, comme s'ils se sentaient en danger devant une simple idée contraire.

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On pourrait aussi s'étonner de la complaisance plus que dérangeante de l'audiovisuel public envers le candidat de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, qui, il y a encore quelques semaines, vouait l'Ukraine à la disparition et tresse régulièrement des lauriers aux pires autocrates, de Poutine à Maduro en passant par les juntes militaires friandes de coups d'Etat sur le continent africain.

Mais le débat est impossible, bloqué par des provocations adolescentes, réduit à la personnalité des candidats, qui sont bien contents de ne pas approfondir davantage, incapables qu'ils sont de proposer autre chose que des mises à l'index, des dénonciations, des fantasmes.

Qui défend l'idée de penser contre soi ?

On aurait pu attendre une intervention précise des candidats sur le "wokisme", la cancel culture, la tyrannique écriture inclusive qui gangrène les universités. Je sais bien que la cancel culture n'existe pas pour ceux qui l'exercent, que le wokisme est un délire de réactionnaires-conservateurs-mangeurs-de-bébés, mais il faudrait être aveugle pour ne pas constater que la culture se réduit à peau de chagrin, qu'interroger la morale d'auteurs du passé, et même ceux du présent, équivaut à faire disparaître une grande partie de la culture.

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Ainsi l'inégalable Sandrine Rousseau venant de découvrir que Proudhon est misogyne, allons-nous assister à des autodafés de l'oeuvre du seul révolutionnaire du XIXe siècle issu de la classe ouvrière ? Je n'ose imaginer le jour où la trublion des Verts va ouvrir un livre du "divin marquis"... Sait-elle que Virginia Woolf était profondément antisémite ? Et Charles Dickens un terrifiant époux et père sans coeur ? Que faire d'Oliver Twist alors ? Quand on assiste à la mort culturelle de J. K. Rowling, effacée au nom de la folie antiscientifique qui récuse la réalité biologique, on aurait pu s'attendre à une prise de position claire de nos candidats à l'élection présidentielle.

Et que dire de l'absence toujours plus accrue de la culture dans l'éducation ? De l'abandon d'oeuvres classiques pour ne pas heurter les sensibilités des bébés phoques que sont devenus écoliers, collégiens, lycéens ? Par qui est défendue la belle idée qu'il faut penser contre soi pour grandir, que des oeuvres dérangeantes, radicales, ambiguës devraient être au coeur du savoir, pour permettre l'émancipation ? Où est donc passée la valorisation de la culture générale ? Où sont donc passées nos humanités qui permettaient l'avènement du citoyen libre ?