Plantée en plein coeur du centre-ville de Nice (Alpes-Maritimes), l'imposante basilique Notre-Dame-de-L'Assomption, à la façade d'un blanc immaculé, venait tout juste d'ouvrir ses portes ce jeudi 29 octobre. Le sacristain et deux femmes se trouvaient déjà dans l'édifice quand Brahim A. y est entré. Muni d'un couteau de 30 centimètres de long, il a semé la mort sauvagement, au terme d'un huis clos macabre de moins d'une demi-heure. Si l'enquête doit encore lever des zones d'ombre sur son parcours et ses motivations, le choix du lieu de son passage à l'acte ne doit, lui, rien au hasard. Il a tué les trois victimes "pour la seule raison qu'elles étaient présentes à cet instant dans cette église", selon les mots du procureur national antiterroriste, Jean-François Ricard.

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"Nous sommes des cibles. Les catholiques, et plus largement les chrétiens, représentent la société occidentale pour les djihadistes. C'est ce symbole qu'ils visent à travers nous", commente Vincent Neymon, porte-parole de la Conférence des évêques de France. L'homme de foi évoque une sidération "énorme" et une incompréhension profonde : "Pourquoi ces pauvres personnes venues prier, se ressourcer, ont-elles rencontré la mort dans la maison de Dieu ?"

"Briser la croix"

Plusieurs jours avant l'attentat de Nice, l'inquiétude avait déjà commencé à poindre. Le spectre d'une attaque planait notamment au-dessus des églises et des "symboles de la chrétienté", entre autres cibles désignées par l'agence Thabat, organisme de presse non officiel d'Al-Qaeda. Un véritable appel "à commettre des actions visant notre pays dans le cadre du djihad individuel", comme l'a écrit, dimanche 25 octobre, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, dans un télégramme destiné aux préfets que L'Express a pu consulter.

Cette nouvelle salve de menaces est en réalité la dernière d'une longue liste. Sid Ahmed Ghlam est accusé d'avoir voulu commettre une attaque contre l'église de Villejuif en avril 2015 et d'avoir tué une mère de famille, Aurélie Châtelain. Des faits pour lesquels l'étudiant algérien comparaît depuis début octobre devant la cour d'assises spéciale de Paris. En juillet 2015, c'est Dar-Al-Islam, journal de propagande de Daech, qui désigne notamment les lieux de culte catholiques comme objectifs pour les terroristes, "le but étant d'installer la peur dans leur coeur".

Un an plus tard, un autre magazine de propagande de l'organisation Etat islamique, Dabiq, affiche en couverture une photo du drapeau noir de l'EI flottant au sommet d'une église. Sur le cliché, un djihadiste est en train de démonter la croix qui surplombe l'édifice. Avec un slogan explicite: "Break the cross" ("briser la croix") pour cet exemplaire entièrement consacré à développer les raisons de la haine contre les chrétiens, appelés les "croisés", et contre la France, qualifiée de "royaume de la croix". Un texte mortifère diffusé quelques jours seulement après l'assassinat du père Jacques Hamel, égorgé par deux terroristes islamistes au pied de l'autel de sa paroisse de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), en pleine messe du matin.

"Sentiment qu'on sous-estime les violences antichrétiennes"

Mais la menace ne se limite pas à la France. De nombreux catholiques sont habités par le "sentiment qu'on sous-estime les violences antichrétiennes dans le monde, que ce soit au Proche-Orient, en Afrique subsaharienne ou en Asie. Certains y voient une guerre de l'islam contre la chrétienté, ce qui est aussi la position des islamistes", analyse l'historien Denis Pelletier. Pour ce spécialiste du catholicisme contemporain, ils ne se vivent pas comme une communauté mais comme "une Eglise, inscrite dans une longue histoire, une société faite de vivants et de morts, où les frontières nationales sont secondaires".

"Après l'attaque de Nice, on fait le rapprochement avec ce qui se passe au Nigeria et au Sahel, où des prêtres catholiques, des pasteurs protestants et des fidèles sont assassinés", poursuit l'historien des religions Odon Vallet. En 2019, 29 missionnaires, dont 18 prêtres, ont été tués, principalement en Afrique et en Amérique latine, d'après le rapport annuel de l'Agence Fides. L'ONG évangélique Portes ouvertes dénombre quant à elle pas moins de 2 983 chrétiens ayant trouvé la mort l'année dernière à cause de leur foi. Des chiffres conséquents qui n'influent pas pour autant sur le discours des évêques français. Leurs réactions restent marquées par la fraternité, le dialogue interreligieux mais aussi le rappel de la non-violence, inscrite dans l'Evangile : "Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre". Avec cet espoir que les églises restent des lieux de paix, pas de mort.