On le subodorait, l'actualité nous le confirme chaque jour. A moins de quatre mois de l'élection présidentielle, les polémiques autour d'une déclaration de candidat s'enchaînent à un rythme difficile à assimiler. La fatigue informationnelle guette et il sera difficile de tenir le rythme jusqu'à la mi-avril. Et pourtant la sortie qui concerne la glorification de la gastronomie française par le candidat du parti communiste Fabien Roussel, qui enflamme depuis trois jours les réseaux sociaux, est d'une autre dimension et mérite qu'on s'y arrête pour ce qu'elle révèle de clivages qui, jusqu'ici, s'exprimaient de manière très indirecte ou détournée dans la campagne. Tout part d'une réaction de Roussel, lors de l'émission "Dimanche en politique" (France 3), à la nomination d'Emmanuel Macron comme personnalité de l'année par La revue du vin de France, qui lui a décerné ce titre pour son action dans la défense du vin et de sa culture :

"Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage, pour moi c'est la gastronomie française... mais pour y avoir accès, à ce bon, à cette bonne gastronomie, il faut avoir des moyens, et donc le meilleur moyen de défendre le bon vin, la bonne gastronomie, c'est de permettre aux Français d'y avoir accès. Et je dis que le bon, le beau [...], tout le monde doit y avoir accès".

LIRE AUSSI : Fourquet : "Le Pen et Zemmour représentent 45% de l'électorat populaire hors abstention"

À une époque pas si lointaine, la proposition de faire accéder les catégories populaires aux mets les plus prisés de nos concitoyens aurait fait l'unanimité à gauche, réputé être le camp de l'égalité y compris dans l'assiette. Mais ce réflexe renvoie à un passé pas si lointain, lors duquel tout le monde ou presque pouvait se mettre d'accord sur un même référentiel s'agissant "du bon et du beau". Tel n'est plus le cas aujourd'hui. Une partie des militants écologistes et en faveur du bien-être animal ont été choqués par la glorification par Roussel de l'alimentation carnée. La mention du vin par le communiste a pu être mal perçue par les Français qui, de plus en plus nombreux en cette période de dry january, renoncent à boire en société, sans oublier tous les militants qui ont perçu dans l'éloge d'un régime "saucisson - pinard" un appel du pied à une droite identitaire et nationaliste, qui profite de chaque occasion de célébrer le "mode de vie à la française" pour stigmatiser les musulmans et les minorités ethniques.

La déclaration de Roussel a quelque chose de profondément bourdieusien. Dans son célèbre ouvrage La Distinction, le sociologue montre que les catégories populaires de l'époque apprécient les plats riches et roboratifs dans leur assiette. Une population masculine, ouvrière, image d'Épinal d'un électorat communiste de l'époque que l'on imagine volontiers casser la croûte d'un steak - frites arrosé de vin de table à sa pause déjeuner... Par les réactions qu'elle entraîne, la sortie de Roussel révèle crûment le fossé qui s'est constitué entre une partie de la société française, restée culturellement conservatrice sur le plan culinaire, et un pôle de gauche écologiste, à l'origine des critiques les plus virulentes depuis quelques jours, qui a totalement remis en question la consommation de masse basée sur l'élevage intensif.

LIRE AUSSI : Anne Rosencher : Les métropoles hissent le pont-levis

Sans avoir à trancher entre les végétariens et les viandards, ou entre les clients d'Amap et les amateurs de McDo, les réactions qui ont accompagné la phrase d'apparence anodine de Fabien Roussel révèlent simplement qu'à la lutte des classes (la compétition pour accéder aux biens et aux conditions de vie les plus favorables) se superpose désormais voire se substitue une lutte entre les styles de vie. La différence est de taille, car dans le deuxième cas de figure les électeurs ne se battent pas pour obtenir les mêmes choses, chacun ayant son référentiel d'une vie (et d'un repas) réussie. La convergence des luttes souhaitée à gauche se heurte ainsi à une divergence des styles de vie. Sur tous ces sujets, une partie du mouvement militant risque fort d'apparaître aux yeux de la population comme un nouvel avatar d'une "gauche morale", alors qu'à l'autre extrémité de l'échiquier politique la droite se frotte les mains, trop heureuse de "récupérer" à son profit des marqueurs aussi forts symboliquement dans l'imaginaire français que la viande, le fromage et le vin.

Orpheline d'un candidat d'union, la gauche a depuis quelques jours définitivement abandonné l'idée de faire assiette commune. Si la question alimentaire s'est indéniablement politisée, elle n'est pas la seule. Dans bien des cas, le fait d'apprécier la viande ou le quinoa mais aussi de rouler en SUV ou de prendre le vélo électrique, de faire ses courses à la Biocoop plutôt qu'au Lidl, d'avoir la télé ou de s'en passer, de vivre en maison individuelle en périphérie ou en appartement en centre-ville renvoie à une adhésion plus ou moins explicite à un ensemble de valeurs et de rapports au monde. Or de plus en plus, ces choix revêtent une dimension culturelle et plus seulement économique, même si les deux dimensions sont souvent reliées. Ceci explique que le niveau éducatif devienne central dans les choix et les opinions des citoyens.

LIRE AUSSI : Exclusif : Goldman, steak-frites, Mont-Saint-Michel... Ce qui nous rassemble encore

De manière symétrique par rapport aux propos du candidat communiste, la sortie de la maire de Poitiers remettant en cause le transport aérien, ou la condamnation plus récente par la ministre du Logement de l'Urbanisme de lotissements pavillonnaires avaient révélé des tensions comparables, car touchant à chaque fois aux fondements des modes de vie français hérités de l'élan modernisateur des Trente glorieuses. Un consensus désormais frontalement remis en question par certains courants progressistes, suscitant l'incompréhension ou la radicalisation de certaines parties de la société.