Des semaines que la France anticipait de manquer de gaz et d'électricité cet hiver... La première pénurie sera en réalité venue des carburants. Six des huit raffineries et bioraffineries de l'Hexagone sont en grève, un mouvement qui a été reconduit ce jeudi 13 octobre sur les cinq sites de TotalEnergies et un dernier chez Esso-ExxonMobil, a annoncé la CGT. Mardi, près d'une station-service sur trois (31,4 %) avait des problèmes d'approvisionnement.

Les difficultés se multiplient, dans un pays où la place de l'automobile reste déterminante. Tournées de ramassage scolaires supprimées, ambulanciers devant baisser leurs interventions, camions-poubelles à l'arrêt... et Français pouvant parfois ne pas se rendre sur leur lieu de travail, faute de carburant. Quatre ans après le mouvement des gilets jaunes, déclenché notamment après une hausse envisagée des taxes à la pompe, la crise actuelle illustre toujours une France à plusieurs vitesses. Explications avec Eric Leser, journaliste et auteur de Automobile, France d'en haut contre France d'en bas (Ed.Eyrolles), et Mathieu Flonneau, historien des mobilités, enseignant-chercheur à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne et auteur d'En tous sens. Circuler, partager, sécuriser (Ed. Loubatières).

L'Express : Que révèle, selon vous, la crise actuelle des carburants ?

Eric Leser : Le fait que le gouvernement ait mis du temps à comprendre l'impact de cette crise montre qu'un fossé est toujours présent dans la société française. L'automobile marque, à mon sens, la différence entre la France des métropoles, qui peut s'en passer, et a accès aux transports en commun, et celle, périphérique, qui ne peut pas le faire. La première France considère la voiture comme un facteur de nuisance et d'encombrement. La deuxième, la majorité, a besoin de sa voiture pour faire ses courses, pour aller au travail, pour voir des amis. Ces deux France vivent sur des planètes différentes. Mais aujourd'hui, on règle le problème de la voiture seulement à partir de la manière dont elle est utilisée dans les grandes métropoles. Ce qui rend la vie beaucoup plus difficile dans la France périphérique et accentue la pression sur des automobilistes qui appartiennent souvent aux catégories les moins aisées.

Mathieu Flonneau : Cette crise révèle, comme d'autres depuis le début des années 2010, une grande tension autour des questions de mobilité. L'automobile a longtemps été un élément du contrat républicain, du contrat social. Elle était partie prenante d'un projet de société de croissance, de progrès réparti. Un projet largement inclusif, point fort de l'industrie française. Tout ceci est en train d'être rebattu, de disparaître et d'être mis en tension par la crise de l'énergie. La conjoncture vient accentuer quelque chose de plus ancien. Au fur et à mesure, les tensions révèlent une crise structurelle. Résumons : aujourd'hui, nous avons un conflit social, dans un contexte où le carburant est très cher, avec un maintien artificiel de subventions aux énergies fossiles. Ces trois éléments interrogent la finalité de notre société automobile : est-elle durable, ou pas ?

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D'autre part, la réponse du gouvernement a été lente parce que la technocratie française est parisiano-centrée. Ce qui était une tension dans la France périphérique a fini par devenir évident pour tout le monde. Il y a certes un populisme automobile, mais il y a aussi un populisme à rebours, qui vise à ne pas considérer que des intérêts économiques, d'usages et familiaux sous-tendent l'usage de la voiture. Des intérêts liés à d'autres modes de vie que ceux des métropolitains.

Comment expliquer que des solutions comme le covoiturage ou l'électrique ne soient pas plus populaires dans ce contexte de hausse des prix de l'énergie ?

Eric Leser : Pendant la crise des gilets jaunes, il y a eu une opposition entre la France de la fin du monde et celle de la fin du mois. Cette tension est évidemment toujours très présente, et complexe. Il y a en tout cas une évidence : d'une manière ou d'une autre, pour mener cette transition énergétique à bien, vous allez devoir appauvrir les gens. Certaines personnes peuvent penser que c'est utile, et feront des sacrifices. D'autres ne pourront pas le faire. Cela est d'autant plus criant qu'à l'heure actuelle, les solutions liées à l'électrique, au covoiturage, existent mais demeurent à la marge.

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Mathieu Flonneau : Concernant le covoiturage, remarquons simplement qu'une automobile n'est pas une brosse à dents. C'est un objet qui est investi en termes statutaires et individuels. D'autre part, sur l'électrique, il faut aussi remarquer que le débat se concentre beaucoup sur l'automobile particulière. Mais ce n'est qu'un élément de cette conversation. Il y a aussi la dimension utilitaire à prendre en compte, celle des poids lourds, où la substitution du véhicule thermique par l'électrique est encore plus illusoire à court terme que pour les véhicules individuels.

L'extension des zones à faible émission, qui doit concerner toutes les agglomérations de 150 000 habitants d'ici à 2025, risque-t-elle de provoquer d'autres tensions que celles que nous vivons aujourd'hui ?

Eric Leser : Elles sont un symptôme du fossé entre les deux France. Vouloir réduire les émissions polluantes n'est pas contestable, évidemment. C'est nécessaire. Mais la manière de le faire manque de pédagogie, d'accompagnement, et est une vraie catastrophe sur le plan social. Vous assignez à résidence 40 % de la population française en excluant des grandes agglomérations des véhicules trop polluants, car trop anciens. Sur le plan social, c'est aberrant.

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Mathieu Flonneau : La crise est très probablement devant nous. A partir du moment où vous interdisez à 70 % des personnes l'accès à certains territoires, on peut craindre des crispations sérieuses Des trajectoires sont certes dessinées, avec des changements d'usages, comme le covoiturage ou l'électrique. Mais ces propositions correspondent à des niches. Ce qui est ici contesté, c'est que la soutenabilité environnementale se construit contre la soutenabilité économique et sociale. La réponse aux besoins environnementaux ne peut pas se construire sur une ruine de l'appareil industriel et de l'appareil social. Nous avons aujourd'hui une grande difficulté à concilier des injonctions contradictoires. On arrive à une régression du débat qui crispe les usagers, les essentialise, alors que le sujet mériterait une pédagogie réelle.

Ce week-end a eu lieu au Mans le GP Explorer, une course de F4 organisée par le youtubeur Squeezie, avec une vingtaine d'autres personnalités. L'événement a battu le record de spectateurs connectés sur la plateforme Twitch, et a rassemblé plus d'un million de personnes, majoritairement des jeunes. La voiture fascine donc toujours les jeunes générations ?

Eric Leser : Dans les grandes métropoles, les jeunes passent de moins en moins leurs permis, de plus en plus tard. Mais dans les petites villes, dans les banlieues, la voiture est un élément de liberté. Elle est toujours essentielle pour aller voir ses amis, se déplacer. Il ne faut pas oublier que notre civilisation actuelle a été construite autour de la voiture. Les zones commerciales en sont le résultat. Aujourd'hui encore, même chez les jeunes, il est difficile de faire quoi que ce soit sans emprunter sa voiture.

Mathieu Flonneau : Prétendre que la voiture ne fait plus rêver, c'est méconnaître la réalité de ce qui est l'essence même de l'automobile. C'est un imaginaire de liberté dans une société où on est de plus en plus borné, fiché, tracé. L'automobile a toujours représenté une forme d'échappatoire à ces assignations. Son mythe conserve toujours aujourd'hui une part de réalité.