Il y a eu un avant et un après. Outreau, petite ville de 13 000 habitants du Pas-de-Calais, est devenue au début des années 2000 synonyme de fiasco judiciaire, avec 25 ans de détention provisoire cumulés, 13 acquittements et encore plus de vies détruites. Elle est restée dans l'imaginaire collectif comme l'affaire incarnant les dysfonctionnements des institutions et de la justice en premier lieu. Au commencement, il y a 20 ans, il était alors question d'un vaste réseau pédophile dénoncé par les enfants du couple formé par Myriam Badaoui et Thierry Delay, des accusations confirmées par les parents eux-mêmes. En tout 16 personnes sont poursuivies, dont des voisins mais aussi des personnes extérieures à la tour du renard, qualifiées de "notables" comme un huissier de justice ou un chauffeur de taxi...

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"Les enfants ne mentent pas", répétait le juge Burgaud, en charge de l'instruction. Avant que la vérité éclate lors des procès de 2004 et 2005 et que les accusations d'abus sexuels hors du cercle familial s'effondrent comme un château de cartes. Myriam Badaoui reconnaît avoir menti. Seule elle, Thierry Delay et un couple de voisins, vont être condamnés et emprisonnés pour viols, atteintes sexuelles et corruption. Tous les autres ont été acquittés.

Moins d'un quart de siècle plus tard, que reste-t-il ce séisme qui a ébranlé la justice et bouleversé la société? Où en est-on de la prise en compte de la parole des enfants qu'Outreau a longtemps discréditée ? A une époque où les témoignages de victimes de violences sexuelles se multiplient, où la question de l'inceste fait l'objet d'une commission indépendante et d'une attention affichée de l'exécutif, l'héritage d'Outreau pèse encore. Même si l'intensité de la pression s'est atténuée au fil des années.

Le sujet oublié

"Les deux ou trois ans qui ont suivi, il y a eu beaucoup de relaxes et d'acquittements. Les jurys d'assises et les tribunaux correctionnels étaient très frileux à l'idée de condamner", se souvient Cécile de Oliveira, avocate au barreau de Nantes (Loire-Atlantique). "Ça a fait des ravages, avec l'idée que la parole des petits n'était pas fiable, alors qu'en réalité c'est surtout l'institution et les adultes qui ont dysfonctionné", confirme Laurent Gebler, vice-président du tribunal pour enfants de Bordeaux. Depuis, tout le monde a eu le temps de prendre du recul et de trouver "une vision un peu plus objective".

L'affaire a été caricaturée à outrance

Cécile Mamelin, juge aux affaires familiales et trésorière nationale de l'Union syndicale des magistrats (USM) a fait sa carrière dans le Pas-de-Calais. Sans avoir directement travaillé sur ce dossier, c'est une affaire qu'elle connaît bien et de près. Cette magistrate estime qu'elle a été "caricaturée à outrance". "20 ans après, on peut enfin oser le dire clairement : il n'y avait pas que la parole de l'enfant, leurs témoignages étaient confirmés par les accusés adultes, affirme-t-elle. Il y avait surtout la personnalité perverse narcissique de Myriam Badaoui. Enfin, le juge Burgaud n'a pas tout décidé seul. Toutes ses décisions ont été revues notamment par les chambres de l'instruction. Et ce n'est pas lui qui décidait de la détention provisoire n'étant pas juge des libertés et de la détention."

Or, ce dernier sujet n'a jamais été vraiment abordé. "Il y a une question qui s'est posée à Outreau et dont on n'a jamais parlé alors que c'est elle qui a fait débat, autant que la parole des enfants, c'est celle de la détention provisoire qui a duré des années et a brisé des vies. Pourtant, la justice met toujours autant de temps dans ces affaires-là, parce que, jusqu'à il y a peu, elle ne s'y intéressait pas vraiment", regrette Agathe Morel, avocate de l'association Enfance et Partage.

Des avancées concrètes

En revanche, le fiasco judiciaire a servi de leçon, notamment sur l'accueil des mineurs victimes. Les unités spécialisées formées spécifiquement se sont développées. Les auditions sont désormais filmées, c'est d'ailleurs l'une des conséquences les plus concrètes de l'affaire et l'une des rares propositions - huit sur 80 - de la commission d'enquête parlementaire lancée après le fiasco à avoir été adoptées. Par ailleurs, la première audition est réalisée en général sans intervention ou questions pour éviter d'influencer le témoignage d'une façon ou d'une autre.

"Aujourd'hui, nous sommes plus armés pour les prendre en charge, les faire parler au mieux", témoigne un policier spécialisé. Face à la masse des dossiers et une problématique qui explose, lui assure qu'ils n'ont eu d'autre choix que d'avancer. Certes, Outreau les a collectivement "profondément marqués". Mais ce n'est plus aujourd'hui un sujet de conversation.

Les choses se jouent dans les mots mais aussi les silences et des attitudes non verbales

Côté magistrats, la formation a évolué depuis à l'école nationale de la magistrature. Des modules en formation continue proposent par exemple de se pencher sur "la parole de l'enfant en justice", en 4 à 5 jours. Mais la justice des mineurs est une discipline très particulière. "Les choses se jouent dans les mots mais aussi les silences et des attitudes non verbales. La dimension humaine est très forte. Il faut du temps, cela s'apprend sur le tas", estime Lucille Rouet, juge des enfants et secrétaire nationale du syndicat de la magistrature (SM). Même si des déclarations ne sont jamais suffisantes, les magistrats se placent en effet "toujours dans un rapport de preuves" et d'investigations pour confirmer ou infirmer les dires.

"Forcément un problème derrière"

L'une des conséquences d'Outreau les plus insidieuses est peut-être l'idée en arrière-plan, pas forcément consciente, que les plus petits "peuvent être manipulés par leur mère", estime Catherine Milard, directrice de l'association SOS inceste à Nantes. Cette professionnelle estime pourtant que leur témoignage est le plus simple à recueillir. "D'abord parce qu'à 3 ou 4 ans, ils n'ont pas conscience, comme à 8, du risque qu'ils peuvent briser sa famille. Ils sont très naturels et innocents. Et dans les mots, il n'y a pas de doute, quand un enfant dit : 'papa s'est mis tout nu et m'a fait pipi dessus', il parle avec ses mots, il ne connaît pas autre chose, mais c'est très clair."

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En réalité, les dires des enfants ne sont pas plus ou moins fiables que ceux des adultes, ils nécessitent juste un décryptage différent, notamment en fonction de l'âge. Surtout, dans tous les cas, des dénonciations d'abus sexuels doivent interroger sur ce qui les conduit à parler. "Cela peut arriver que des choses soient déformées ou inexactes. Mais que ce soit vrai ou pas, il y a forcément un problème derrière", assure Laurent Gebler. Écouter et croire, quel que soit l'âge. C'est le sens que le juge Edouard Durand entend donner à la commission sur l'inceste et les violences sexuelles qu'il co-préside.

Dans Le Monde, au début du mois, il explicitait son approche: "Si vous dites, 'je suis venu au tribunal aujourd'hui, j'étais dans le métro et on m'a volé mon téléphone portable', on va vous croire. Si vous êtes un enfant qui raconte 'voilà ce qui s'est passé ce week-end à la maison' ou un adulte qui a été victime de violences dans son enfance et que vous témoignez, vous savez que vous courrez le risque de ne pas être cru. Pourquoi ? L'état des connaissances nous montre pourtant que les fausses dénonciations sont très peu nombreuses." Laissant l'ombre d'Outreau et du naufrage judiciaire loin dans le passé.