Chaque week-end ou presque, le même ballet se répète. Après leur semaine de travail, Mélissa et son compagnon motivent quelques amis, font l'inventaire des tâches qu'ils leur restent à accomplir, puis se retrouvent sur le chantier de leur nouvelle maison, dans la région de Lille (Nord). Depuis un an et demi, le couple s'est donné pour mission de rénover, de ses propres mains, un bâtiment où "tout était à refaire", pour s'y installer à long terme. Mais depuis plusieurs mois, un élément inattendu est venu troubler l'avancée des travaux : une pénurie mondiale de matières premières causée par la pandémie de Covid-19, qui impacte de plein fouet le prix de certains matériaux - au premier rang desquels le bois, le cuivre ou certains aciers. "C'est arrivé pour nous au pire moment", raconte Mélissa, qui devait commencer durant l'été la construction de l'extension de sa maison, réalisée en ossature bois.
En quelques semaines, le prix des matériaux dont le couple a besoin - comme le bois d'oeuvre ou les fameux panneaux OSB - a flambé, passant parfois du simple au double chez certains fournisseurs. "Le prix de notre devis a tout simplement été multiplié par deux, nous n'avions clairement pas prévu ça", témoigne la jeune femme, qui craint alors de devoir mettre son chantier sur pause. En contactant leurs proches, les futurs propriétaires finissent finalement par trouver "un ami d'ami", gérant d'une scierie située à plus de 80 kilomètres de chez eux, qui accepte de prendre sur ses stocks personnels pour dépanner les travaux. "C'était du bois qui venait de Roumanie, qu'il nous a vendu pour le prix d'avant-confinement. "Nous avons eu beaucoup de chance", admet Mélissa, pour qui les désillusions ne s'arrêtent pourtant pas là.
Isolant, vis, clous... Les coûts s'enchaînent, inattendus. La rareté des matériaux, aussi, devient handicapante. "Nous avons dû aller jusqu'à Liévin, à 50 kilomètres de chez nous, pour trouver des vis bois !", commente la Lilloise, dépitée. "Et on ne sait pas encore les surprises qui nous attendent pour le reste de la maison". Fin août, l'artisan qui devait potentiellement s'occuper des baies vitrées du domicile lui a annoncé une augmentation du délai de livraison des fenêtres, passant de cinq à huit-dix semaines. "Il y a à la fois la problématique du temps et celle du prix, c'est un peu la douche froide", conclut Mélissa, qui tente malgré tout de rester compréhensive. L'un des artisans qu'elle emploie lui a récemment fait part de sa détresse : ayant signé la majorité de ses devis avant la pénurie de matières premières, ce dernier n'a eu d'autre choix que d'honorer ses contrats, terminant quatre de ses chantiers à perte.
Des artisans "écoeurés"
Partout, les témoignages sont les mêmes : chantiers à l'arrêt, livraisons retardées, flambée des devis... "La situation est catastrophique", résume José Faucheux, artisan couvreur et président de la Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (CAPEB) de l'Aisne. Sous ses yeux, certains clients finissent par abandonner des travaux envisagés depuis des mois, incapables d'assumer le nouveau prix annoncé par les artisans. D'autres sont bien obligés de prendre leur mal en patience, comme ce couple Axonais, qui attend depuis trois semaines l'installation d'une grande verrière. "On a pris le risque de commencer le chantier début juillet, mais le 20 août, nous n'étions toujours pas livrés", soupire José Faucheux, qui n'a pas encore pu démonter l'échafaudage monté sur le terrain de ses clients, ni clôturer le chantier.
Après 36 ans de métier, l'artisan se dit lassé, "écoeuré" par une situation qu'il n'a encore "jamais connue" . "On a des carnets de commandes gonflés à bloc, mais aucune possibilité de s'approvisionner en matériaux", explique-t-il. Les conséquences sont directes : depuis mai dernier, le couvreur se confronte quotidiennement à des clients mécontents, parfois peu indulgents face à la situation. "Ils attendent déjà depuis six mois la fin d'un chantier, et on leur annonce au terme de cette mi-année qu'il n'y aura pas le matériel nécessaire. Ça crée un climat de mauvaise confiance, certains remettent en doute notre parole, pensent que nous jouons de la montre... C'est compliqué", se désespère l'artisan.
En cause ? Le dérèglement mondial de la production de matières premières depuis 2020, entraîné par la pandémie de Covid-19 et ses confinements successifs. L'arrêt brutal de la production, suivi d'une relance extrêmement forte de la demande, a profondément désorganisé le système de distribution de ces matériaux. "Des chantiers ont rouvert rapidement partout en Europe, tandis que les plans de relance menés par la Chine et les États-Unis, centrés sur la construction d'infrastructures, ont aspiré tous les matériaux possibles", résume Olivier Salleron, président de la Fédération Française du Bâtiment (FFB). Le schéma est simple : l'offre, contrainte, ne réussit plus à répondre à la demande, massive. "Ajoutez à cela une forte spéculation, et vous obtenez des hausses de prix très impressionnantes", ajoute Yves Jégourel, maître de conférences à l'Université de Bordeaux et spécialiste des matières premières. La tonne de cuivre a ainsi atteint, début mai, un record à plus de 10 000 dollars - contre 4500 au coeur du premier confinement, en avril 2020.
"C'est en train de devenir un enfer"
Sur le terrain, cette pénurie entraîne une situation insupportable pour les artisans, obligés de se plier en quatre pour honorer leurs devis et leurs chantiers. "On passe notre temps à recoller les morceaux, à essayer de gérer le stress des clients, les problèmes d'approvisionnement, les hausses de prix. C'est en train de devenir un enfer", témoigne Olivier Lang, gérant d'une entreprise de construction de maisons en ossature bois et membre de la FFB 67. "La question est désormais de savoir si on pourra finir un chantier à perte ou non", déplore-t-il, alors que le prix de certains des matériaux qu'il emploie a augmenté de 200 à 300% en quelques mois.
Pour finir l'un de ses chantiers, l'homme raconte avoir dû récemment faire appel à quatre fournisseurs différents, tous débordés par la situation. Un quotidien "surréaliste", qui a même obligé l'artisan, pour la première fois de sa carrière, à verrouiller le stock de bois de sa cour durant les vacances. "On a mis le chien pour surveiller les réserves, et j'étais content que mon fils reste à la maison pendant notre absence", explique-t-il, angoissé par l'éventuel vol d'un stock dont la valeur a flambé, qui peut désormais atteindre "50 000 à 100 000 euros".
"On n'a plus aucune visibilité sur le long terme", abonde Thierry Gesset-Perment, président de la CAPEB Grand-Paris. Couvreur-zingueur, l'homme vient de décaler le chantier qu'il devait commencer au début du mois d'octobre à la fin du mois de novembre 2021. "Et c'est parce que j'ai réussi à ramener du bois de Normandie, sinon, ce n'était pas avant mars 2022 !", souligne-t-il. Les exemples se suivent et se ressemblent, tous évocateurs d'une crise aux conséquences directes pour les particuliers et les artisans. Récemment, Thierry Gesset-Perment a ainsi dû visiter trois fournisseurs et parcourir plus de 100 kilomètres pour trouver une fenêtre de toit pour un client. "On fait tout Paris pour trouver un bout de cuivre ou une vitre, pendant que les particuliers, eux, patientent comme ils peuvent", souffle-t-il, débordé.
Situation "intenable"
"Certains se lèvent à 3 heures du matin pour tenter d'obtenir les pièces manquantes, d'autres passent quatre heures par jour au téléphone à relancer leurs fournisseurs, c'est intenable", martèle José Faucheux, qui s'inquiète par ailleurs de l'éventuelle faillite de plusieurs de ses collègues. "Des adhérents me font part de leurs angoisses, redoutent ce qui pourrait leur arriver s'ils n'arrivent pas à débloquer tel ou tel chantier", prévient-il. En manque de tout, affaiblis par une trésorerie qui fond comme neige au soleil, certains artisans semblent à bout de souffle.
"Quand un fournisseur n'a rien à vous vendre, il n'a rien à vous vendre", atteste Thomas, gérant d'une entreprise de menuiserie et de charpenterie en Basse-Normandie. "Vous ne pouvez pas inventer un stock". Depuis plusieurs jours, l'homme a arrêté de faire des devis, trop stressé par la tournure que prennent les événements. "On se réveille déjà chaque matin en se demandant si on pourra satisfaire nos clients actuels", regrette-t-il. Au fil du temps, l'homme devra peut-être se résigner à aller chercher ses matériaux ailleurs, abandonnant certains de ses principes. "Je vais finir par faire venir du bois qui a poussé de l'autre côté de l'Atlantique, ou qui provient de marchés peu vertueux. C'est une hérésie totale", lâche-t-il, agacé. "Mais il en va peut-être de ma survie d'entrepreneur".
D'autant que selon certains spécialistes, la pénurie pourrait durer. "Ça ne s'est pas calmé pendant l'été, nous sommes en plein dedans", prévient ainsi Olivier Salleron. Alors que, le 15 juin dernier, l'État a adopté une circulaire permettant de ne pas appliquer de pénalités de retard aux entreprises du bâtiment victimes de la pénurie sur le marché public, le syndicat réclame que ces sanctions soient également suspendues, pendant plusieurs mois, dans le secteur privé. "Nous restons très vigilants : les prochaines semaines seront décisives", fait valoir le président de la FFB.
