La publication de L'Ickabog, le nouveau roman jeunesse de J. K. Rowling, programmée le 12 novembre en France, intervient dans une période troublée : depuis un an, l'auteur aux 55 millions de livres vendus, est au coeur d'une tourmente médiatique et militante. Plusieurs de ses tweets et de ses propos ont été jugés "transphobes". Certains militants en appellent à sa mise au ban. Un hashtag #RIPJKRowling, aux allures d'oraison funèbre, circule sur les réseaux sociaux.
LIRE AUSSI >> J.K. Rowling, la créatrice de "Harry Potter" au bûcher de l'opinion
Hedwige Pasquet, son éditrice française, défend la créatrice de Harry Potter, rappelle ses engagements en faveur des femmes et des enfants vulnérables et son talent littéraire. Elle redit aussi ce qu'elle considère comme son rôle en tant qu'éditrice jeunesse : faire rêver, mais aussi alimenter l'esprit d'analyse des plus jeunes.
L'Express : Quel est le sujet du nouveau livre de J. K. Rowling ?
L'Ickabog est un roman pour enfant, à partir de 8 ans. C'est la première fois que J. K. Rowling publie un roman jeunesse depuis Harry Potter. C'est donc un événement. Ce texte est très exceptionnel, il n'a rien à voir avec Harry Potter au sens où ce n'est pas de la fantasy, il n'y a pas de magie, mais on y retrouve son talent, son style, son vocabulaire. Mais aussi ses inspirations et les thèmes qui lui sont chers, comme l'amitié, la famille, les valeurs de l'une et de l'autre, l'importance de l'éducation ainsi que des sujets presque adultes comme les abus de pouvoir, les fake news, la vérité, qu'elle traite à sa manière, au travers d'un conte. Et ce conte se termine par une morale.
Comment abordez-vous sa sortie sur fond de polémique autour de la supposée "transphobie" de J.K. Rowling ?
Pour nous, ce qui est important, c'est son oeuvre. Dans ses écrits, il n'y a rien qui puisse faire écho à la polémique actuelle. Nous défendons l'oeuvre, mais aussi la liberté d'expression de l'auteur. Après, c'est à chacun d'interpréter ce qu'il lit. Il ne faut pas oublier que J. K. Rowling est quelqu'un qui se bat beaucoup pour défendre les femmes, les enfants, les orphelins. Elle intervient dans de nombreuses structures, elle a créé une fondation, elle est d'une grande générosité. Les droits d'auteur de L'Ickabog seront, d'ailleurs, reversés à des associations de victimes du Covid. Sa décision de publier ce texte, qu'elle avait écrit il y a longtemps, a été prise pendant le confinement. Pour que les enfants puissent avoir de la lecture, elle l'a diffusé gratuitement par chapitre sur Internet.
Vous ne pouvez pas ignorer les remous actuels...
La polémique existe, je ne le nie pas. Mais je pense que c'est justement en publiant que nous remplissons notre rôle. Avec nos 400 sorties par an, nous donnons l'occasion à nos lecteurs de découvrir des univers, de comprendre, d'aiguiser leur oeil critique et leur esprit d'analyse. Ces livres sont, pour eux, l'opportunité de rêver, mais aussi de s'ouvrir à d'autres, d'apprendre à ne pas prendre un titre au premier degré, de faire la part des choses dans les positions. Dans le lectorat de Rowling, il y a des lecteurs capables de reconnaître son talent d'immense écrivain - pour beaucoup, il y a eu un avant et un après Harry Potter - et de le distinguer de ses propos. Je demande que les gens lisent réellement ses déclarations, regardent ses engagements pour les opprimés et se fassent une opinion en connaissance de cause.

Hedwige Pasquet, la présidente de Gallimard jeunesse, revendique de publier des livres sur des sujets qui dérangent, à condition de ne pas être agressif à l'égard du lecteur.
© / Gallimard
Est-il plus difficile d'être éditeur pour la jeunesse aujourd'hui qu'hier ?
Dans notre univers, il y a toujours eu de la polémique, des textes qui peuvent porter à discussion. Il y a des sujets qui peuvent heurter les parents, il arrive qu'aux Etats-Unis des livres soient interdits de bibliothèques, mais nos ouvrages retracent l'évolution de la société. Editer, c'est une part de conviction et une part de responsabilité.
LIRE AUSSI >> Tais-toi ou disparais ! Comment la "cancel culture" s'est imposée
Ce qui est important, c'est la manière de porter certains sujets, par exemple de ne pas être agressifs à l'égard des lecteurs. Il y a plus de vingt ans, nous éditions Melvin Burgess, ses livres parlaient de drogue. À l'époque, cela pouvait paraître choquant. Il a continué à écrire sur ces thèmes en disant : "Si on ne traite pas dans nos livres de sujets qui intéressent les jeunes, ils ne liront plus".
Il y a toutefois le rouleau compresseur des réseaux sociaux qui n'existaient pas alors...
C'est justement pour cette raison que les jeunes doivent se faire une idée par eux-mêmes en lisant.
Avez-vous prévu des dispositions particulières pour la sortie du livre ?
Nous n'avons pas de raison de faire de communiqué officiel. Je réponds aux questions quand on m'en pose, comme aujourd'hui. Nous défendons la liberté d'expression des auteurs et des éditeurs. C'est la position que je défends, comme toute la maison Gallimard derrière Antoine Gallimard.
Vous abordez ce lancement sereinement ?
Absolument. Je vais m'attacher à assurer la bonne diffusion de cet ouvrage.
Le premier tirage est de 150 000 exemplaires ?
Oui, c'est la mise en place prévue. Mais vous allez voir qu'elle va être dépassée très vite. J'en suis sûre.
